Ils sont à l’aube de la vingtaine, ils étudient en sciences politiques, en génie ou en physiologie, ils vivent à Montréal depuis trois ou quatre ans. Mais ces dernières semaines, Albert Mouawad, Hala Zeidan et Joe Abou Malhab ont le cœur et la tête tournés vers leur pays natal : le Liban.

Agnès Gruda
La Presse

Un pays qui, espèrent-ils, est en train de se libérer de ses carcans confessionnels.

Au moment où le monde célèbre le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin, les trois Montréalais se retroussent les manches pour détruire les murs qui divisent les Libanais depuis trois décennies. Il ne s’agit pas de murs physiques faits en béton ou en briques, mais de barrières bien implantées dans le système politique hérité de la guerre civile qui a déchiré le Liban de 1975 à 1990. Bien implantées, aussi, dans les esprits.

« Quand le mur de Berlin a été abattu, c’était le symbole de l’union entre les deux Allemagnes. Nous, notre génération, on en a marre des murs et des problèmes de la génération précédente, celle qui a fait la guerre civile au Liban et qui nous a divisés », dit Albert Mouawad.

Ces jeunes adultes en ont aussi assez d’une caste politique corrompue qui siphonne les ressources du Liban sans se soucier de mener le pays à la faillite.

Tour d’ivoire

Rencontrés hier dans un café du Vieux-Montréal, en compagnie de Lamia Charlebois, consultante en relations publiques, et d’Aref Salem, conseiller municipal à Saint-Laurent, deux Libanais établis au Québec depuis des décennies, les trois étudiants font partie d’un noyau de jeunes Libano-Québécois qui, de loin, tentent de donner un coup de main à la révolte de leurs compatriotes.

En manifestant, bien sûr, mais aussi en diffusant de l’information sur le mouvement de protestation qui secoue le Liban depuis le 17 octobre.

PHOTO ANDRES MARTINEZ CASARES, REUTERS

Des manifestants se sont rassemblés au centre-ville de Beyrouth vendredi.

La hausse de taxe sur l’application WhatsApp décrétée ce jour-là n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder la colère des Libanais, expliquent-ils. Une goutte d’eau symboliquement lourde : les communications téléphoniques coûtent une fortune au Liban. WhatsApp, c’est le seul moyen d’échapper à ces frais. En haussant ce tarif, alors que les Libanais s’arrachent les cheveux à payer les factures pour des infrastructures déficientes, les dirigeants ont montré combien ils étaient isolés dans leur tour d’ivoire. Combien ils étaient coupés des préoccupations quotidiennes des gens.

Et quand les trois étudiants parlent de leurs dirigeants, ils ont à l’esprit tous les partis politiques confondus, qu’ils jugent également inadéquats et corrompus.

Partage du gâteau

« En apparence, les partis politiques se haïssent entre eux, mais ils s’entendent bien pour se partager le gâteau », dénonce Hala Zeidan.

Il faut savoir que, depuis la fin de la guerre civile, la démocratie libanaise suit les lignes des fractures religieuses avec des sièges et des portefeuilles ministériels accordés à chacune des grandes confessions – chrétiens, musulmans sunnites, musulmans chiites – qui se sont déchirées pendant 15 ans.

Résultat : il n’y a pas vraiment d’opposition politique au Liban, pas de contre-pouvoirs non plus, déplore Joe Abou Malhab.

Hala est une musulmane chiite, Joe et Albert sont des chrétiens maronites, mais tous trois veulent libérer leur pays de la camisole de force des clivages religieux.

J’ai longtemps cru que, puisque je suis maronite, je ne pouvais voter que pour un parti chrétien, mais pourquoi est-ce que je ne pourrais pas voter pour un musulman ?

Joe Abou Malhab

D’autant plus, déplore-t-il, que les partis politiques qui se disputent la faveur des électeurs chrétiens « viennent tous de la guerre civile ».

Tous les partis politiques libanais ont « du sang sur les mains », renchérissent Hala Zeidan et Albert Mouawad. « Il faut sortir le système confessionnel de la tête des gens », plaide ce dernier. Avant d’ajouter que ceux qui dirigent aujourd’hui le Liban, « ce sont les icônes de la guerre civile, ou leurs fils, ou leurs gendres ».

« Les partis politiques ont tous du sang sur les mains ; moi, je ne veux plus de partis associés à la guerre, ces partis ne me représentent pas », renchérit Hala Zeidan.

Le spectre de la guerre civile pèse toujours sur le Liban, mais les plus jeunes, ceux qui sont nés bien des années après la fin du conflit civil, échappent à la peur.

« Les politiciens nous rappellent toujours la guerre pour nous menacer, mais nous, on n’a pas connu cette époque et, pour la première fois, les Libanais sont unis, ils n’ont pas peur. »

Et maintenant ?

Il a suffi de 13 jours de manifestations pour forcer le premier ministre du pays, Saad Hariri, à quitter son poste, le 30 octobre dernier. Ce n’est qu’un début, clament les protestataires, qui veulent le départ de tout leur système politique.

Mais où aller à partir de là ? N’y a-t-il pas un danger de dérapage ? Ce mouvement de révolte populaire sans leader ne risque-t-il pas d’être détourné de son élan ?

« Ce que le peuple veut, c’est très clair », explique Albert Mouawad avant d’énumérer les grandes demandes des protestataires. La démission de tout le gouvernement, la nomination d’un gouvernement d’experts, l’adoption d’une nouvelle loi électorale qui met de côté les lignes confessionnelles, de nouvelles élections.

Il y a trois murs à abattre, énumère Lamia Charlebois : le mur des confessions, le mur des partis politiques et celui de la corruption.

Devant ce triple défi, les étudiants libanais ne sont pas complètement à l’abri des craintes. Par exemple, ils ont un peu peur des armes du Hezbollah, le parti et mouvement armé chiite qui contrôle militairement une partie du Liban.

Mais ils ont d’abord et surtout de l’optimisme à revendre. Et le sentiment que le vent de l’histoire souffle de leur côté. Que les murs qui ont marqué toute leur vie n’en ont plus pour très longtemps.