Les décennies de conflit et d’instabilité ont eu un énorme impact sur la santé mentale de la population afghane : plus d’une personne sur deux souffre aujourd’hui de dépression, d’anxiété ou de stress post-traumatique.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La situation est rendue encore plus préoccupante par le fait que moins de 10 % des résidants du pays ont accès à des services psychosociaux susceptibles de les aider à surmonter leurs tourments, relève Human Rights Watch dans un nouveau rapport.

Jonathan Pedneault, un recherchiste de l’organisation qui a mené récemment une série d’entrevues à ce sujet en Afghanistan, note que la prévalence des troubles psychiatriques est « effarante ».

Le taux observé, souligne-t-il, est en fait plus de deux fois supérieur à celui qui a été estimé par l’Organisation mondiale de la santé pour la population de pays en guerre.

Le gouvernement afghan a désigné, il y a plusieurs années, la santé mentale comme un des services de base auxquels la population devait pouvoir accéder, et des investissements importants ont été réalisés sans mener aux résultats escomptés.

Cercle vicieux

Dans la majorité des cas, les personnes traumatisées par des attaques suicides, la mort violente de proches ou des bombardements sont laissées à elles-mêmes, ce qui crée un véritable « cercle vicieux », indique M. Pedneault.

L’absence de prise en charge les empêche de reprendre le travail, ce qui contribue à fragiliser la situation socioéconomique de leur famille et augmente les risques de privations et de dérapages.

Une femme de 26 ans rencontrée par le recherchiste a indiqué que sa vie avait complètement changé après que son mari a survécu à deux attaques d’insurgés dans un quartier de Kaboul.

L’homme, qui n’a pas reçu de soins psychologiques lors de son hospitalisation, a commencé à souffrir de détresse émotive et à soumettre sa famille à de fréquentes crises de colère.

La femme peine aujourd’hui à faire face aux responsabilités familiales accrues découlant de la maladie de son mari et souffre parfois de crises d’anxiété.

J’ai l’impression de suffoquer et je commence à pleurer bruyamment. Si je ne le fais pas, j’ai l’impression que je ne peux plus parler.

Une jeune Afghane

Un gymnaste de 18 ans qui a vu des cadavres sans tête dans une rue ensanglantée après un attentat survenu en 2017 demeure traumatisé par ses expériences passées et tend à perdre connaissance lorsque les gens évoquent la guerre.

Les souvenirs affluent sans qu’il puisse les contrôler, a relaté le jeune homme, qui a été blessé par balle lors d’une attaque qui s’est produite en 2019.

« Les gens continuent de souffrir en silence », a expliqué l’Afghan, qui a abandonné l’école et la gymnastique, par crainte de nouvelles attaques.

Pire hors des villes

Selon Jonathan Pedneault, nombre de personnes touchées par des évènements violents sont prises en charge physiquement par le réseau de la santé, mais ne reçoivent pas de soutien psychologique, faute de sensibilisation et de moyens.

La problématique est plus marquée dans les zones rurales, où les ressources sont encore plus rares.

Le pays, où vivent plus de 35 millions de personnes, compte un psychiatre pour 435 000 habitants et un psychologue pour 333 000 habitants.

La situation est aussi problématique dans les parties sous le contrôle des talibans.

Les insurgés, note M. Pedneault, ne s’opposent pas à ce que les services soient offerts, mais le personnel est souvent réticent à s’installer dans ces régions marquées par l’insécurité.

Human Rights Watch relève que le gouvernement a formé sommairement plusieurs intervenants psychologiques qui doivent connaître, en quelques semaines, une kyrielle d’affections avant d’être déployés sur le terrain sans avoir l’expérience requise pour faire face aux besoins.

La question de la santé mentale des populations touchées par des conflits violents est souvent négligée, mais la situation est en train de changer, ajoute M. Pedneault, qui vient d’assister à une conférence internationale sur ce thème aux Pays-Bas.

« Il y a un peu de momentum à ce sujet », relève le recherchiste, qui presse le gouvernement afghan et les donneurs internationaux qui le soutiennent de redoubler leurs efforts pour améliorer la situation du pays sur ce plan.