Des dépêches de presse commencent à parler de famine « imminente » et « géante » et d’enfants morts par milliers au Yémen. Pourtant, contrairement à la Syrie, il y a quelques années, la guerre civile au Yémen passe largement sous le radar médiatique. Entrevue avec une infirmière praticienne québécoise de Médecins sans frontières qui se trouve là-bas.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

C’est un pays magnifique. La plage, les montagnes, des villes parfois millénaires plantées au cœur du désert. Mais Marie-Michèle Houle, infirmière praticienne spécialisée, travaille là depuis janvier et elle ne profite de rien de tout cela. Parce qu’au Yémen, l’heure n’est pas au tourisme. L’heure est au choléra, au paludisme, à la rage et aux bébés que l’on remet, morts, dans les bras de leurs parents.

C’est un pays, aussi, « où les hommes ne pleurent pas. Jamais ».

Au bout du fil, Marie-Michèle Houle, qui a d’abord été infirmière à Sainte-Justine, puis dans un CLSC, raconte.

PHOTO FOURNIE PAR MÉDECINS SANS FRONTIÈRES

Marie-Michèle Houle au Yémen. Elle travaille voilée, pour des raisons de « sensibilité culturelle », conformément aux directives de Médecins sans frontières, « mais le voile est aussi parfois indiqué pour des raisons de sécurité », dit Mme Houle. Avant la guerre, ajoute-t-elle, les étrangers n’avaient pas à se voiler au Yémen.

« Au Yémen, c’est comme si tu te retrouvais devant un lion, tout le temps. Tu es un peu tout le temps en train de soupeser s’il vaut mieux que tu coures ou que tu restes immobile. Tu es tout le temps sur l’adrénaline. »

Depuis qu’elle est avec Médecins sans frontières, elle en a vu, des crises. Le Congo, deux fois. La fièvre Ebola au Liberia et en Sierra Leone, « où l’on savait que les patients qui arrivaient avaient 50 % de risque d’en mourir ». La guerre civile au Soudan du Sud, la malnutrition et l’épidémie de rougeole au Tchad.

Avant la guerre, le Yémen, rappelle Marie-Michèle Houle, « c’était un pays qui se tenait debout ».

Aujourd’hui, après quatre ans de guerre, « il n’a jamais été aussi près de la famine », a résumé l’ONU en décembre. Mais le simple fait de le dire peut presque empirer les choses. « Les organismes en parlent tellement que tous les fonds sont dirigés vers la famine. On a des tonnes et des tonnes de sachets de plumpy nuts [aliment à base d’arachides conçu pour être distribué en temps de famine] que les enfants mangent deux ou trois fois par jour. Ça, des plumpy nuts, on en a. Mais on manque de tout le reste alors qu’on peut tout aussi bien mourir d’hypertension, de diabète ou même d’une gastro non traitée », rappelle Marie-Michèle Houle.

Ces temps-ci, il y a un pic de choléra. L’infirmière praticienne spécialisée, comprend-on au téléphone, évoque le cas d’un hôpital qui a 170 patients pour 150 lits. « Non, non, corrige-t-elle. De 150 à 170 cas. On ne peut pas prendre plus de patients que de lits. Il faut un lit spécial, un lit avec un trou au milieu, pour récolter la diarrhée dans le seau, en dessous. »

Très contagieux, non ? « Si on prend des précautions normales, comme se laver les mains souvent et porter des gants, ça va. Ce n’est pas comme l’Ebola. »

La rage, qui fait moins les manchettes, sévit aussi. « Quand on reçoit le vaccin à temps, ça se guérit bien. Mais un soir, alors que le ministère de la Santé était en rupture de stock, un homme et son fils nous sont arrivés, mordus par le même chien. Pour le père, il était trop tard. On a donné au fils une des doses d’urgence qu’on garde pour le personnel parce que nous manquions nous aussi de vaccins pour les patients. Le père est allé faire ses adieux à son fils, l’a embrassé sur le front. Tout ce qu’on a pu faire pour lui, c’est de lui offrir un lit dans lequel mourir avec un peu de dignité. »

Les échos qui suscitent l’inquiétude

Quand Marie-Michèle Houle s’est jointe à Médecins sans frontières, sa mère ne suivait pas trop les nouvelles internationales, raconte-t-elle. « Ça m’arrangeait. Maintenant, elle fait vraiment exprès de les éviter. Ça l’énerve trop. »

Les premières années, poursuit-elle, mère et fille s’appelaient « tous les dimanches soir ». « Elle avait besoin d’entendre ma voix, d’entendre si ça allait. Et ma mère, elle entend tout. Si j’ai un ulcère dans la bouche, elle va le savoir ! »

Et qu’entend-on tout de suite dans la voix de Marie-Hélène Houle, ces temps-ci ? Le tourment.

« On le sait qu’on ne peut pas tous les sauver. »

Elle le dit comme quelqu’un qui essaie très fort de l’accepter.

En janvier, elle a été nommée coordonnatrice médicale. Ce que cela veut dire, c’est qu’elle est aux premières loges pour prendre des décisions impossibles.

On peut décider, par exemple, de se consacrer à la pédiatrie. Mais si on fait ça, des mères seront peut-être laissées de côté. Or, on sait que si on ne soigne pas les mères, statistiquement, dans les cinq ans, les enfants ont un très haut risque de mourir eux-mêmes. Qui choisir ?

Marie-Michèle Houle

Impossible de se consoler à la pensée que le réseau de la santé nationale prendra en charge ceux dont on n’a pas pu s’occuper. Au Yémen, il s’est écroulé. Pendant deux ans, le personnel de la santé n’a pas été payé. Les hôpitaux sont censés être gratuits, mais on n’en est plus là. « J’ai encore vu l’autre jour un homme vendre sa moto dans l’espoir de sauver son frère de la malaria. »

Le plus souvent, « les gens n’ont pas d’argent et décident de mourir à la maison ». « Ou ils arrivent chez nous trop tard, en raison des routes bloquées ou trop dangereuses. »

Dans ces conditions, les femmes enceintes sont particulièrement vulnérables : 70 % d’entre elles présentent des complications qui mettent leur vie en danger, selon Médecins sans frontières. Idem pour les nouveau-nés : à elles seules, les équipes de Médecins sans frontières en ont vu mourir plus de 600 depuis 2016.

L’enjeu de la sécurité

Depuis le début de la guerre, des hôpitaux ont été attaqués. En avril, un patient hospitalisé dans une clinique de Médecins sans frontière a été kidnappé.

Les travailleurs humanitaires sont-ils en sécurité ? « Dans la capitale, à Sanaa, on est loin de la brousse africaine. Ça ressemble presque à une ville d’Europe. Mais une ville d’Europe où 85 % des gens transportent une arme sur eux. Les femmes les traînent dans leur sac à main. On entend tout le temps des coups de feu. Ou des bombardements. Les gens, ici, adorent les feux d’artifice, alors quand on entend un bruit, on ne sait jamais à quoi s’attendre. On vient tout juste de nous autoriser deux cafés tout près du bureau où l’on a le droit de se rendre. »

Sinon, interdit de marcher dehors. « Dans le fond, ça ne me dérange pas vraiment, je travaille de 12 à 16 heures de toute façon. »

Après six semaines, elle a droit à un long week-end, du jeudi au lundi. Il semble que la coupe de vin à Djibouti – tout alcool est interdit au Yémen – soit plus divine que partout ailleurs. L’hôtel est bien, mais le simple fait « de pouvoir baisser la garde, c’est le gros, gros luxe ».

Le danger ou l’ampleur de la tâche, ce n’est pas un problème. Le vrai problème, dit-elle, c’est d’être loin de sa famille et incapable de se rendre près des siens en moins de cinq ou six jours s’il leur arrive quelque chose.

Cet éloignement l’a frappée de plein fouet quand son frère et sa belle-sœur ont perdu leur bébé, à 36 semaines de gestation. « Ça, je ne l’ai pas pris. Je suis là, à tenter de prendre soin de tout le monde, à tenter de sauver des vies, et des bébés morts, dans ma vie, j’en ai eu mon lot. Mais là, c’était ma nièce et ma famille. J’aurais tellement voulu qu’elle ne traverse pas une telle épreuve. »

« C’est sans espoir »

Le Yémen s’en va tout droit vers la famine et il n’y a aucun espoir de paix à court ou moyen terme.

Ainsi parle Thomas Juneau, professeur à l’Université d’Ottawa en affaires publiques et internationales.

Le Yémen, il le connaît intimement. Pour l’avoir étudié, mais surtout pour y avoir étudié l’arabe, en 2007.

« Tout le monde parle de la guerre qui oppose le gouvernement – soutenu par l’Arabie saoudite – aux rebelles houthis qui sont aidés, eux, par l’Iran. Mais c’est beaucoup plus compliqué que cela. Même certaines factions qui sont officiellement dans le camp progouvernemental se battent entre elles. Au-delà de la guerre principale, il y a quantité de fractures régionales et tribales. »

PHOTO TYLER HICKS, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

L’ONU n’a pas encore déclaré l’état de famine au Yémen puisqu’il y a toutes sortes de critères très techniques à remplir pour qu’un tel signal d’alarme soit lancé, mais selon Thomas Juneau, professeur à l’Université d’Ottawa, ce n’est qu’une question de temps avant qu’on en arrive là.

Et même si l’Arabie saoudite se retirait du Yémen demain matin, « la guerre continuerait quand même », puisqu’elle a commencé avant que ce pays s’en mêle.

L’ONU n’a pas encore déclaré l’état de famine puisqu’il y a toutes sortes de critères très techniques à remplir pour qu’un tel signal d’alarme soit lancé, mais selon M. Juneau, ce n’est qu’une question de temps avant qu’on en arrive là.

La situation humanitaire est déjà catastrophique et la guerre ne va pas s’arrêter. Ça ne peut qu’empirer.

Thomas Juneau, professeur à l’Université d’Ottawa en affaires publiques et internationales

Pourquoi parle-t-on si peu du Yémen, alors qu’on a tout su de la crise en Syrie ? Pour plein de raisons, dit M. Juneau. « Traditionnellement, on parlait du Yémen quand il y avait des attaques terroristes. Aussi, contrairement à la Syrie, il n’y a pas de crise de réfugiés vers l’Europe. Il n’y a pas non plus d’implication militaire qui attirerait les médias, et les pays occidentaux ont peu de liens commerciaux avec le Yémen. Et comme le pays est éloigné, difficile d’accès pour des raisons sécuritaires et logistiques, peu de journalistes s’y trouvent. »

Le nombre de morts ? De blessés ? Le Yémen est tellement sens dessus dessous qu’il est difficile de donner des chiffres, même approximatifs, explique Caroline Ducarme, chef de mission au Yémen pour Médecins sans frontières.

Il manque de travailleurs humanitaires – Médecins sans frontières compte parmi les rares organismes sur le terrain – et il manque d’information sur l’ampleur de la crise, tout simplement parce qu’il est difficile de rejoindre une bonne partie de la population. Au surplus, « cette crise reçoit peu d’attention médiatique », dit Mme Ducarme.

Ce qui est certain, dit-elle, c’est que les besoins sont criants. En raison de la guerre et de l’effondrement du système de santé, des gens meurent de maladies qui se préviennent pourtant facilement.

« Les cas de rougeole avec complications sont fréquents, évoque-t-elle. La Listeria, qui est presque éradiquée ailleurs, est ici une cause importante de mortalité. Médecins sans frontières a aussi cinq centres de traitement du choléra. Les femmes enceintes nous arrivent avec plusieurs complications, de sorte qu’il est souvent difficile de sauver la vie de la mère ou de l’enfant. »

Même quand on arrive à l’hôpital, on n’est jamais certain d’être à l’abri. « L’instabilité règne dans une grande partie du pays. Les hôpitaux et les civils restent vulnérables, comme l’a illustré le kidnapping d’un patient traité chez nous au début du mois d’avril. »

Les quelques chiffres véhiculés par l’ONU

24 millions

Nombre de Yéménites nécessitant une aide humanitaire sur une population de 28 millions, selon l’ONU.

18 millions

Nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire ; 8,4 millions souffrent de « faim extrême », selon l’ONU.

100 000

Nombre de cas de choléra enregistrés par l’ONU depuis le début de l’année au Yémen ; un tiers sont des enfants.