(Kiev) Constantin Bolle en a vu d’autres. Lorsqu’on lui demande s’il s’inquiète de voir 100 000 militaires russes se masser aux frontières de l’Ukraine ces jours-ci, il se penche et ramasse un énorme fusil. « J’ai une arme pour accueillir les Russes ici », lance-t-il en regardant par la fenêtre de son minuscule appartement à la vue plongeante sur la capitale ukrainienne.

Publié le 29 janvier
Texte : Vincent Larouche
Texte : Vincent Larouche La Presse
Photos : David Boily
Photos : David Boily La Presse

Dans un coin du logement, l’ancien combattant de 58 ans garde aussi un sac à dos avec quelques effets personnels. Sa femme est prête à partir à la campagne rapidement si la situation se détériore.

« Si la guerre éclate, les Russes vont être très près de Kiev. Je vais aller au poste militaire, et s’ils ne me prennent pas, je vais rester chez moi et attendre les Russes pour tirer. S’ils me trouvent à la maison, ils vont me tuer, parce que j’ai fait la guerre », dit-il.

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L’immeuble résidentiel où vit Constantin Bolle, à Kiev

Le discours de Constantin Bolle n’a rien d’exceptionnel. Partout dans les rues de Kiev, le sentiment patriotique est gonflé à bloc. L’Ukraine a d’abord perdu la Crimée, tombée aux mains de la Russie en 2014. Puis une rébellion armée soutenue par Moscou dans l’est du pays la même année a provoqué de sanglants combats. Aujourd’hui, en voyant les mouvements des troupes russes, de nombreux Ukrainiens se disent prêts à combattre.

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Constantin Bolle, accompagné de sa femme

« Ce sera très dur pour les Russes s’ils viennent ici, car tout le monde va prendre les armes », lance le quinquagénaire. Sa femme, assise sur son lit, hoche la tête en signe d’approbation.

Je comprends que les Russes sont des gens normaux, mais quand ils commencent à venir occuper notre pays, je ne pense plus à eux. Je pense au peuple ukrainien.

L’ancien combattant ukrainien Constantin Bolle

Directions opposées

Pour lui, il s’agit d’un changement d’attitude et de vision politique qui a mis des années à se développer. Et qui illustre comment deux pays frères ont lentement dérivé dans des directions opposées.

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Passants près du Monument à l’Indépendance, à Kiev, vendredi

Pendant des générations, sa famille avait eu d’excellents rapports avec ses voisins russes. Le grand-père de Constantin Bolle est mort en 1943, alors qu’il combattait les nazis dans les rangs des partisans soviétiques au cours de la Seconde Guerre mondiale. L’Ukraine faisait alors partie de l’URSS, comme la Russie. Constantin Bolle a lui-même servi deux ans dans l’armée soviétique pendant sa jeunesse.

Après l’éclatement de l’URSS, l’Ukraine s’est progressivement rapprochée des États-Unis et de l’OTAN, ce qui a été perçu comme une menace directe par le régime de Vladimir Poutine.

Aujourd’hui, certains membres de la famille de Constantin Bolle habitent en Russie, mais il ne se sent plus capable de leur parler. Il les trouve bourrés de propagande anti-ukrainienne.

Lui qui parlait autrefois couramment le russe dans sa vie n’utilise plus que l’ukrainien de nos jours. « Je suis nationaliste », martèle-t-il. Sur son bras, en larges lettres, il a fait tatouer une citation attribuée au légendaire chef de guerre cosaque Ivan Sirko, sorte de héros folklorique ukrainien : « Les esclaves n’entrent pas au paradis ! »

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Constantin Bolle montre un tatouage sur son bras, une citation attribuée au légendaire chef de guerre cosaque Ivan Sirko.

En 2017, Constantin Bolle a quitté son emploi dans une usine de chaussettes et s’est porté volontaire pour aller travailler comme secouriste dans les régions où l’armée ukrainienne combattait encore sporadiquement les séparatistes armés prorusses. Il avait apporté son propre fusil. Après quelques mois, on lui a proposé de devenir soldat. Il s’est battu, a vu plusieurs de ses amis blessés ou tués.

Un jour, un projectile de canon de 152 mm a explosé tout près de lui. Il a souffert ensuite de problèmes cardiaques qui ont nécessité une opération, et d’un choc post-traumatique. Il est aujourd’hui invalide et reçoit une pension du gouvernement.

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Constantin Bolle dans son uniforme de soldat

Il aime encore sortir son uniforme, sur lequel les médailles tintent comme des clochettes quand il bouge. « Je suis triste de ne plus avoir la santé pour intégrer l’armée », laisse-t-il tomber.

« Les gens pensent à la victoire »

Un peu plus loin, dans le centre historique de Kiev, la policière Olga Stasiuk tient un discours semblable. « Si la guerre éclate, nous allons gagner, car tout le monde va défendre le pays. La police aussi ! »

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La policière Olga Stasiuk, dans les rues de Kiev

Je ne vais pas partir, nous allons tout faire pour protéger notre pays.

La policière Olga Stasiuk

Mère d’une petite fille de 3 ans, elle croit toutefois que la population doit garder son calme. « La seule guerre en ce moment en Ukraine, c’est la guerre de l’information. La Russie veut semer la panique et déstabiliser le pays par la propagande », avance-t-elle.

Oles Sanin, lui, est inquiet, mais garde confiance.

« Poutine ne veut pas seulement une partie de l’Ukraine, il veut le pays au complet, selon moi. Et il veut changer le système européen », affirme le cinéaste, réalisateur de plusieurs films ukrainiens à succès, en entrevue avec La Presse dans les rues de Kiev.

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Le cinéaste Oles Sanin, rencontré à Kiev

Je n’ai pas peur, car la sécurité de l’Ukraine ne relève pas seulement de l’armée, mais de tous les gens qui peuvent prendre une arme et la défendre. Les gens ne pensent pas à ce qui arrivera en cas de défaite. Ils pensent à la victoire.

Le cinéaste Oles Sanin

Nostalgique

Un peu plus loin, Valentina Lavrentivna travaille comme préposée au monument érigé en l’honneur des manifestants tués sur la place de l’Indépendance (le Maïdan) en 2014, lors de la révolte contre l’ancien président prorusse Viktor Ianoukovitch.

Elle reçoit une pension après avoir pris sa retraite d’une usine de composants électroniques, mais doit tout de même travailler ici pour arrondir ses fins de mois. Elle s’inquiète pour ses petits-enfants, en cas de guerre, mais pas pour elle-même.

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Valentina Lavrentivna travaille comme préposée au monument érigé en l’honneur des manifestants tués sur le Maïdan en 2014.

J’ai 61 ans, je n’ai pas peur de mourir. S’il y a une guerre, je vais descendre au sous-sol.

Valentina Lavrentivna

Elle n’a rien de négatif à dire sur ses voisins russes. Elle conserve de très bons souvenirs de l’époque où la Russie et l’Ukraine étaient des nations sœurs au sein de l’URSS.

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Plaques rendant hommage aux manifestants tués sur la place de l’Indépendance en 2014

« J’ai eu une enfance très heureuse en URSS. Aujourd’hui, les enfants sont tous devant leur ordinateur », déplore-t-elle. Elle commence à s’éloigner et prend un air résigné.

« Les choses vont toujours de plus en plus mal », peste-t-elle.