La nature se fiche des virus et le printemps est arrivé à Paris, dans toute sa splendeur. Mais les terrasses sont fermées, les jardins publics cadenassés, et les rues à peu près vides. C’est la saison du Grand Confinement, toute sortie non autorisée de son domicile étant passible de 135 euros d’amende.

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Je ne sors de l’immeuble où je loge que munie de la photocopie de mon passeport canadien et de l’attestation par laquelle « je, soussignée » certifie que j’ai mis le nez dehors « pour effectuer des achats de première nécessité » (alimentation ou pharmacie) ou pour une « activité physique » (marche ou jogging) à proximité de mon domicile.

Les seules autres dérogations concernent les déplacements pour raison professionnelle ou de santé, ou « motif familial impérieux ».

PHOTO FRANÇOIS MORI, ASSOCIATED PRESS

Les mesures de restrictions prévoient que les Français ont le droit de sortir dans un nombre limité de cas, comme aller faire ses courses de première nécessité, aller travailler quand le télétravail n’est pas possible ou sortir faire de l’exercice sans se regrouper.

Cette période d’isolement devait durer deux semaines, elle vient d’être prolongée à un mois – au moins…

Attention, amis lecteurs, tout indique que cela pourrait être votre sort d’ici peu, le gouvernement Legault étant déjà engagé sur la même trajectoire que la France. Lorsque je reviendrai à Montréal, le 8 avril, l’épidémie qui terrasse l’Europe aura progressé en Amérique, et qui sait si l’ensemble de la population québécoise ne sera pas à son tour confinée à domicile ?

PHOTO CHRISTOPHE ARCHAMBAULT, AGENCE FRANCE-PRESSE

À Paris, toute sortie non autorisée de son domicile est passible de 135 euros d’amende.

Dans le quartier déserté de Montparnasse, on traverse les rues sans même regarder s’il vient une auto. Le silence est tel que les rares véhicules s’entendent de loin. Même pas de vélo.

Quand des passants se croisent, ils s’évitent en faisant un petit détour pour établir la distance minimale d’un mètre. Certains ont aussi le réflexe abominable de détourner la tête, le virus se propageant surtout par la bouche.

Pour peu que l’on croise une connaissance, pas d’entretien prolongé. « Allez, bon courage, on s’écrit ! » Surtout pas de contact direct.

C’est la mort sociale, dans ce pays si convivial où la conversation fait partie de la culture. La « distanciation » n’est pas naturelle chez les Latins.

Devant les commerces d’alimentation, on fait la queue sur le trottoir à un mètre l’un de l’autre, et l’on n’y entre que deux personnes à la fois. Jeudi à midi, la boulangerie, naguère envahie par des dizaines de lycéens affamés, était vide.

« Vous êtes ensemble ? », demande l’employée au moment d’encaisser.

« Pour l’instant ! », blague mon mari.

Elle éclate de rire : « Si vous restez ensemble ces jours-ci, ce sera pour la vie ! »

« Mais le temps passe trop vite », dit mon mari.

« Pour nous aussi, dit-elle, et ça fait déjà 32 ans ! » Pendant quelques secondes revient le Paris d’avant… Avant, c’était quand ? Il y a trois ou quatre jours.

À la poissonnerie, l’étalage s’est réduit. « On devra peut-être fermer bientôt, les pêcheurs ne sortiront plus. » La boucherie fonctionne au maximum, mais les bouchers normalement si joviaux sont tendus.

Au Franprix, une cliente s’énerve contre un ado qui risque de la frôler : « Un mètre ! », crie-t-elle. Dans les allées étroites de ce petit supermarché, des employés d’origine africaine regarnissent les étagères dévalisées il y a quelques jours. Dehors, passe la benne à ordures, remplie par d’autres immigrants. Que serait la ville sans eux ?

Plusieurs commerces de bouche n’ouvrent plus que le matin, mais les Tunisiens qui tiennent le dépanneur du quartier tiennent bon et sont là jusqu’au soir. Le patron continue d’aller chercher ses produits deux fois par semaine à Rungis et d’offrir des clémentines de Jaffa, des asperges violettes et des fraises gariguettes – celles qui viennent de la campagne française, pas des serres industrielles d’Espagne.

À la pharmacie du coin, la distance entre clients frôle le mètre et demi, mais c’est encore la même écoute attentive, le même soin des autres. Ces nombreuses pharmacies de quartier à dimension humaine sont la planche de salut des Français, en ces temps d’angoisse et de pénurie de services médicaux : ce sont les seuls soignants accessibles à tous, en tout temps.

L’autre grand atout de Paris : sa composition en villages, chaque quartier ayant quantité de commerces de proximité, tout étant accessible à pied. Cela rend le confinement supportable, au moins pour ceux dont l’appartement n’est pas trop sombre ou exigu. Reste le stress, énorme, qui se lit sur les visages, les comportements contraints et les sourires nerveux.

Dans l’ensemble, les Parisiens se sont conformés à la nouvelle loi avec une discipline remarquable. Après les désordres des gilets jaunes et les grèves contre la réforme des retraites (aujourd’hui suspendue), qui ont paralysé le pays pendant plus d’un an, la frayeur, l’effroi et la peur ont servi de ciment d’unité. Les Français ont beau être frondeurs, le principe de précaution est inscrit dans la constitution du pays…