Petite surprise au sommet de l'État.

Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale LA PRESSE

Le projet d'interdiction de la burqa, qui semblait voué à l'enlisement, est revenu sur le devant de la scène. Nicolas Sarkozy a pris tout le monde à contre-pied hier et annoncé qu'un texte de loi serait soumis au conseil des ministres le 12 mai. Puis au Parlement avant la fin du mois de juin, en «procédure d'urgence».

Le président Sarkozy a donc choisi la méthode rapide. Et une version «dure». Le voile intégral serait prohibé non seulement dans certains lieux publics bien précis comme les hôpitaux, les préfectures etc., mais dans l'ensemble de l'espace public, y compris dans la rue.

Une précipitation qui ne paraît pas dénuée d'arrière-pensées politiques. Après la débâcle de la droite aux élections régionales, le président Sarkozy, lui-même au plus bas dans les sondages, a manifestement décidé de reprendre en main son électorat en jouant de nouveau de la carte de la sécurité et du sentiment anti-immigrés, notamment dans les milieux populaires. Mardi, devant le nouveau préfet de Seine-Saint-Denis, le département le plus «sensible» de la région, il promettait de supprimer les allocations familiales en cas d'absentéisme prolongé des enfants à l'école. L'annonce d'une interdiction totale et quasi immédiate de la burqa, même si le phénomène concerne au maximum 2000 femmes, est un autre signal en direction de l'électorat tenté par le Front national.

Il existe un très large consensus pour estimer que la burqa est «contraire à la dignité et à la liberté de la femme». Mais peut-on et doit-on l'interdire ? Pour des raisons de principe ou de pratique, les avis divergent. À gauche et à droite.

Le premier parlementaire à avoir réclamé une loi est... un député communiste de la région lyonnaise, André Gérin. Au parti socialiste, le député-maire d'Évry en région parisienne, Manuel Vals, est lui aussi un partisan de l'interdiction pure et simple. À gauche, leur position est nettement minoritaire, car la plupart des élus socialistes jugent une telle loi improductive, et simplement de nature à encourager la xénophobie.

D'autres invoquent le simple bon sens : «Cette loi sera inapplicable, disait hier le député-maire PS de Lyon, Gérard Collomb. Que feront les policiers devant une femme en burqa dans la rue ? Ils vont la mettre en prison ? Lui faire enlever son voile qu'elle remettra cinq minutes plus tard ?» Mais, même à droite et dans les rangs sarkozystes, un certain nombre d'élus tiennent le même discours «réaliste» : il ne faut pas adopter une loi qui n'a aucune chance d'être appliquée.

Mais ce texte sera-t-il pour commencer validé par le Conseil constitutionnel ? Beaucoup en doutent. Sollicité à titre consultatif, le Conseil d'État donnait le 26 mars dernier un avis plus que mitigé : une interdiction générale de la burqa aurait peu de chance de passer l'examen. Si la loi désigne nommément la burqa et le niqab, elle sera désavouée pour cause de discrimination. Ou facilement contournée. Par ailleurs, au nom de quel principe interdire aux passants d'avoir le visage voilé ? «Si la loi est votée, il y aura sans l'ombre d'un doute censure du Conseil constitutionnel», estimait hier le constitutionnaliste Dominique Rousseau.

«Le désaveu du Conseil constitutionnel est un risque à prendre, car l'enjeu en vaut la peine», commentait en écho le premier ministre François Fillon. Même si la loi en question n'est jamais adoptée et encore moins mise en pratique, au moins Sarkozy et son gouvernement auront-ils envoyé un «signal» à leur électorat.