(New York) Le représentant du Texas Henry Cuellar fait figure d’exception au sein du groupe démocrate de la Chambre des représentants : il est opposé au droit à l’avortement.

Publié le 23 mai
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

À ce titre, l’élu de 66 ans ne devrait pas nécessairement s’attendre à recevoir le soutien des dirigeants de son parti dans la primaire démocrate l’opposant à Jessica Cisneros, jeune avocate de 28 ans, qui défend farouchement ce droit reconnu depuis 1973 aux États-Unis. Après tout, Joe Biden lui-même a appelé les citoyens à élire des candidats pro-choix à la suite de la fuite d’un document de la Cour suprême annonçant le renversement possible de l’arrêt Roe c. Wade.

Or, dans cette primaire dont le deuxième tour aura lieu mardi, l’état-major démocrate à la Chambre préfère Cuellar à Cisneros. Et ce, même si Cuellar a voté récemment contre un texte destiné à inscrire Roe c. Wade dans la loi fédérale.

Comment est-ce possible ?

« J’appuie mes représentants sortants, de la gauche comme de la droite », a répondu la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, lors d’une conférence de presse.

Puis, en faisant référence aux votes nécessaires pour adopter le projet de loi garantissant l’accès à l’avortement, elle a précisé : « [Cuellar] n’est pas pro-choix, mais nous n’avions pas besoin de lui. »

Elle aurait pu ajouter : « Mais nous avons besoin de son siège pour conserver notre mince majorité à la Chambre à l’occasion des élections de mi-mandat. »

Et il est loin d’être acquis qu’une candidate progressiste comme Jessica Cisneros pourrait le gagner en novembre. Ce dilemme en dit long sur la situation des démocrates dans le sud du Texas en général et dans la circonscription d’Henry Cuellar en particulier.

Photo Eric Gay, ARCHIVES Associated Press

Jessica Cisneros

Cette circonscription, qui inclut une partie de San Antonio et s’étend jusqu’à la frontière du Texas avec le Mexique, a longtemps été un bastion démocrate.

Mais ses nombreux électeurs hispaniques, issus pour la plupart de l’immigration mexicaine, sont de plus en plus attirés par le Parti républicain.

Une population « plus conservatrice »

« La population mexicano-américaine, qui est en grande partie catholique, est plus conservatrice, du moins au Texas », explique Juan Sepúlveda, directeur de la campagne présidentielle de Barack Obama dans le Lone Star State en 2008.

« Cela influence ses positions sur plusieurs sujets, dont l’avortement », a ajouté celui qui occupe aujourd’hui un poste de direction à l’Université Trinity de San Antonio.

Néanmoins, Jessica Cisneros n’a pas hésité à utiliser la fuite du document de la Cour suprême sur l’arrêt Roe c. Wade pour rappeler sa différence avec Henry Cuellar sur l’avortement. Elle cherche ainsi à mobiliser les électeurs les plus progressistes de sa circonscription.

Pour parvenir à cette fin, elle jouit aussi de l’aide des élus progressistes les plus en vue aux États-Unis, d’Alexandria Ocasio-Cortez à Elizabeth Warren en passant par Bernie Sanders, qui ont tous fait campagne à ses côtés au cours des derniers mois.

Mais le succès de cette stratégie est incertain, selon Juan Sepúlveda.

« La raison tient à la réalité de l’électorat de cette circonscription particulière, dit-il. Là où cela pourrait l’aider, c’est autour des arrondissements situés dans le sud de San Antonio. Mais le fait est que c’est une partie beaucoup plus petite de la circonscription. Laredo est la plus grande. »

Ville frontalière comptant 265 000 habitants, dont 95 % sont d’origine hispanique, Laredo se trouve être le lieu de naissance et le château fort d’Henry Cuellar. C’est là qu’il a fondé en 1981 son propre cabinet juridique avant de se faire élire à la Chambre des représentants du Texas, en 1986, puis à la Chambre des représentants des États-Unis, en 2004.

« Sa famille est très bien connectée politiquement, dit Juan Sepúlveda. Cela joue dans sa popularité. Je pense que si le représentant Cuellar gagnait le second tour, il serait réélu. »

La question de l’immigration

Henry Cuellar et Jessica Cisneros s’affrontent pour la deuxième fois. En 2020, un deuxième tour de scrutin avait également été nécessaire pour déterminer un vainqueur, le premier tour de la primaire démocrate n’ayant permis à aucun candidat en lice d’obtenir au moins 50 % des voix.

Lors de ce deuxième tour, Cuellar avait triomphé en récoltant 52 % des suffrages, contre 48 % pour Cisneros.

En 2022, Henry Cuellar semblait plus vulnérable encore. En janvier dernier, le FBI a perquisitionné dans son domicile et son bureau de campagne de Laredo dans le cadre d’une enquête qui demeure mystérieuse (et dont il n’est pas la cible, selon son avocat).

Mais l’avortement n’est pas le seul thème qui pourrait permettre au représentant démocrate de survivre. L’immigration en est un autre.

Le représentant s’est notamment opposé à la levée d’une règle sanitaire appelée « Title 42 » qui autorise le renvoi immédiat des demandeurs d’asile ou des migrants aux frontières sous prétexte de COVID-19 (un juge de Louisiane a empêché vendredi dernier l’administration Biden de mettre fin à cette mesure ce lundi, comme elle le prévoyait).

À l’opposé, Jessica Cisneros prône la levée de cette règle. Cette position est contestée au sein de la circonscription où elle se présente, ainsi que dans deux autres circonscriptions du sud du Texas qui sont représentées aujourd’hui par des démocrates et qui pourraient basculer dans le camp adverse en novembre prochain.

« Nous l’avons vu lors de l’élection présidentielle de 2020 en particulier : les questions entourant l’immigration ont contribué à pousser de nombreux Mexicano-Américains du sud du Texas vers le Parti républicain, et notamment les hommes, pour diverses raisons liées à la propriété et au territoire, entre autres, relève Juan Sepúlveda. Dans ce contexte, la position du représentant Cuellar, qui réclame à l’administration Biden un plan pour gérer la frontière avant d’aller plus loin, est susceptible de l’aider sur le plan électoral. »

Et c’est ainsi que le « dernier » démocrate antiavortement à la Chambre des représentants pourrait conserver ce titre après les élections de mi-mandat.