(San Ysidro) Fractures ouvertes, organes perforés, une fausse couche : c’est le triste bilan des tentatives désespérées de migrants d’escalader le mur à la frontière entre le Mexique et la ville californienne de San Diego, fermée par les autorités américaines ayant invoqué la pandémie.

Publié le 20 mai
Paula RAMON Agence France-Presse

« Vous et moi ne sauterions pas d’un mur haut de neuf mètres, mais eux le font. C’est le désespoir », explique le Dr Jay Doucet, chef du service de traumatologie à l’hôpital de l’Université de Californie à San Diego.

Sans surprise, le nombre de blessés et de morts n’a fait qu’augmenter proportionnellement avec la hauteur du mur.

« Nous n’avions pas eu de décès auparavant », souligne-t-il.

Une étude publiée par le Dr Doucet et des collègues médecins le mois dernier fait état de 67 patients hospitalisés dans la zone entre 2016 et 2018, en lien avec le mur.

Mais depuis qu’il est passé en certains endroits de 5,4 mètres à plus de 9 m de haut en 2019, sur les ordres de l’ex-président Donald Trump, le bilan a atteint 375 blessés et 16 morts.

« Nous avons des preuves concrètes qui montrent que des murs plus hauts ne stoppent ni ne détournent les flux migratoires, mais ils font bel et bien de plus en plus de blessés », déplore le consul du Mexique à San Diego, Carlos Gonzalez Gutierrez.

Le mur à la frontière paraît pourtant infranchissable : presque exclusivement constitué d’épais poteaux où il est difficile de s’agripper, il court tout le long des collines et des dunes, jusque dans les eaux agitées du Pacifique.

« Je ne sais pas comment j’ai pu monter, tout est allé très vite. Le temps que je m’en rende compte, j’étais déjà de l’autre côté », raconte Mme M., qui a quitté avec sa famille la Colombie où elle était selon elle menacée.

Sa fille de seize ans en revanche s’est brisée la cheville et est restée hospitalisée plusieurs semaines.

« Années meurtrières »

Mme M. a eu peur d’escalader le mur mais cela ne l’a pas arrêtée. « Nous ne pouvions pas faire demi-tour », assure-t-elle.

La famille avait l’intention de déposer une demande d’asile mais ne s’est pas signalée aux autorités américaines car, comme beaucoup de migrants, elle craint d’être expulsée en vertu du « Title 42 ».

Cette mesure censée éviter la propagation des maladies contagieuses a été activée en mars 2020 sous la présidence de Donald Trump, en vertu d’une loi de 1893. Elle permet aux États-Unis d’expulser quiconque ne dispose pas d’un visa en bonne et due forme, même les demandeurs d’asile. Certaines organisations américaines font état de 1,8 million d’expulsions au total.

« Pendant la pandémie, de nombreux migrants qui voulaient demander asile ont commis des actes désespérés car ils n’avaient aucun moyen de se présenter légalement. Cela les a poussés à suivre des chemins dangereux, à travers le désert, les montagnes ou l’océan », déplore Pedro Rios, de l’ONG American Friends Service Committee, qui leur vient en aide.

Le président Joe Biden avait annoncé son vœu de lever le « Title 42 » le 23 mai mais plusieurs gouverneurs s’y sont opposés et ont saisi les tribunaux.

« Le Title 42 a provoqué d’énormes souffrances humaines », dénonce Aaron Reichlin-Melnick, expert de l’ONG American Immigration Council, pour qui « 2021 et 2022 seront les années les plus meurtrières pour les gens passant la frontière ».

L’an dernier, les autorités américaines ont officiellement recensé 557 morts à la frontière dans la zone sud-ouest, près du double des décès enregistrés en 2018, avant le Title 42 et la hausse du mur.

« Le nombre continue à grimper », insiste le Dr Doucet, qui soignait pas moins de sept patients blessés en franchissant le mur. L’un d’eux était dans un état critique, avec des fractures multiples et des perforations des poumons et des intestins.

« Nous pensions que des solutions simples, comme un mur, résoudrait le problème mais ils l’ont juste aggravé », tranche le médecin.

Pour M. Reichlin-Melnick, le « Title 42 » et ses prétextes sanitaires n’ont plus lieu d’être.

« Plus de 20 000 Ukrainiens ont été admis à San Diego et à d’autres postes-frontières ces deux derniers mois », relève-t-il.

« Cela montre que le “Title 42” n’est pas lié à la santé. Il n’y a aucune raison d’admettre des milliers d’Ukrainiens et de bloquer des gens du Nicaragua, du Venezuela ou d’Haïti qui demandent asile », estime-t-il.