(New York) Fausses nouvelles. État profond. Pays de merde. Au cours de ses quatre années à la présidence, Donald Trump a utilisé des mots qui ont marqué les consciences de ses compatriotes et de nombreux autres citoyens de la planète, et pour le pire, selon ses critiques. Son successeur peut-il en faire autant, mais pour le meilleur ?

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Une chose est certaine : l’administration Biden a déjà introduit dans ses communications des mots et des images qui représentent une rupture avec la précédente dans plusieurs domaines, dont l’environnement, l’immigration et les droits civiques. Changements climatiques. Non-citoyen. Équité. LGBTQ.

Dans un article récent sur le sujet, le New York Times a également noté un changement frappant au sommet de la page d’accueil du Bureau de gestion du territoire, qui relève du département de l’Intérieur. Une image bucolique d’une rivière sinueuse y apparaît désormais en remplacement d’une photo d’un tas de charbon.

Mais il faudra beaucoup plus pour frapper l’imagination des Américains et changer les mentalités, selon Robert Danisch, professeur et directeur du département de communication de l’Université de Waterloo, qui s’intéresse à la rhétorique des présidents américains.

Changer un mot ici ou là, comme le fait Biden, signale une attitude différente. Les mots ont ce pouvoir. Mais ça ne suffit pas pour façonner un programme convaincant.

Robert Danisch, professeur et directeur du département de communication de l’Université de Waterloo

Et d’ajouter : « Ça ne suffit pas, utiliser l’expression “changements climatiques”. “Changements climatiques” est en soi une expression de compromis inventé par la droite. Nous sommes passés du réchauffement climatique aux changements climatiques parce que des conseillers conservateurs en communication avaient voulu ce changement. »

À la décharge de l’administration Biden, il faut préciser que l’Agence de protection de l’environnement a commencé à utiliser comme mot-clic sur son compte Twitter l’expression #criseclimatique.

Ci-gît « étranger illégal »

Pour l’heure, l’expression « non-citoyen » est celle qui soulève le plus de vagues aux États-Unis. Joe Biden et les membres de son administration l’utilisent dans leurs communications au lieu d’« étranger illégal » (illegal alien), celle que préféraient Donald Trump et Stephen Miller, son conseiller nativiste en matière d’immigration.

« Le désir de l’administration Biden d’éliminer le terme “étranger illégal” n’est pas une position acceptable et laisse entendre que la violation de nos lois sur l’immigration est une infraction insignifiante », a déclaré à La Presse Matthew Tragesser, porte-parole de la Fédération américaine pour une réforme de l’immigration, organisation conservatrice.

Le terme « étranger illégal », a-t-il ajouté, a été défini dans la loi de 1986 sur l’immigration ratifiée par Ronald Reagan, utilisé par la Cour suprême, de même que par les présidents des deux grands partis américains, et répété dans plusieurs règles et lois fédérales.

« Le langage prétendument inclusif de l’administration Biden trompe le public et minimise l’importance et la réalité des lois sur l’immigration de notre nation », a martelé Matthew Tragesser.

Robert Danisch donne cependant raison aux opposants de l’expression « étranger illégal » en reconnaissant au mot anglais alien une valeur « déshumanisante ». Le mot peut désigner non seulement les êtres humains, mais également les extraterrestres.

Si vous parvenez à déshumaniser quelqu’un, vous pouvez légitimer la violence contre cette personne, ce que Trump tentait de faire. Si vous changez l’expression par “non-citoyen”, il est plus difficile de déshumaniser cette personne.

Robert Danisch, professeur et directeur du département de communication de l’Université de Waterloo

« Et je pense que cela peut avoir des effets bénéfiques, même si le changement d’un seul mot n’est pas suffisant comme stratégie de communication. Vous devez faire beaucoup plus que ça », a ajouté le professeur en communication.

Joe Biden semble en avoir conscience. En matière d’immigration, il ne s’est pas contenté de changer un seul mot. Alors que son prédécesseur a souvent utilisé le terme « criminels » pour parler des immigrés clandestins, le président démocrate les identifie de son côté comme des « voisins, collègues, paroissiens, dirigeants communautaires, amis et êtres chers ».

Hyperbole et insulte

Ces mots aideront-ils Joe Biden à défendre ses politiques en matière d’immigration, dossier particulièrement explosif aux États-Unis ? Il est trop tôt pour répondre à cette question. Mais Robert Danisch croit connaître la raison du succès des mots de Donald Trump auprès d’une partie importante de la population américaine. Succès d’autant plus remarquable que ces mots n’ont souvent aucun rapport avec la réalité.

« Trump sait qu’une des principales fonctions des mots est de retenir l’attention des gens. L’hyperbole et l’exagération, par exemple, sont des moyens efficaces d’atteindre cet objectif. Les insultes qu’il utilise attirent également l’attention des gens. Et l’attention revêt une importance capitale dans le processus de persuasion ou dans la gestion du programme politique. »

Contrairement à Donald Trump, Joe Biden s’est promis d’agir en tant que rassembleur à la tête du gouvernement de son pays. Cela signifie en principe qu’il doit éviter les envolées oratoires susceptibles de semer la division. Mais il a prouvé cette semaine que Donald Trump n’avait pas le monopole des formules choc.

Le président démocrate a ainsi utilisé mercredi l’expression « raisonnement néandertalien » pour dénoncer la décision des gouverneurs du Mississippi et du Texas de lever les restrictions mises en place pour freiner la propagation de la COVID-19.

Voilà qui a retenu l’attention des médias américains.

La réplique du gouverneur républicain du Texas, Greg Abbott, contenait au moins un des éléments de l’approche aux mots de Donald Trump : l’exagération.

« L’administration Biden relâche imprudemment des centaines d’immigrés illégaux qui ont la COVID-19 dans les communautés texanes », a-t-il tweeté.

Au moins, il n’a pas utilisé le mot aliens.