(New York) Aux États-Unis, tout journaliste normalement constitué rêve de couvrir une convention contestée.

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

Une convention contestée ? Une telle chose se produit quand aucun des candidats à l’investiture d’un grand parti ne parvient à amasser la majorité des délégués mis en jeu par les États et territoires américains lors de caucus ou de primaires.

Les délégués se réunissent alors à la convention nationale de leur parti en sachant qu’ils devront choisir sur place leurs candidats à la présidence et à la vice-présidence. Un tel scénario pourrait se produire, pour la première fois depuis 1984, en juillet prochain à Milwaukee, lieu de la convention du Parti démocrate.

Pourquoi ? Une des raisons principales tient à l’allure que prend la course à l’investiture démocrate. Bernie Sanders est considéré comme le meneur après avoir remporté le vote populaire lors des scrutins de l’Iowa et du New Hampshire. Il compte sur la meilleure organisation à l’échelle des États-Unis et sur une armée inépuisable de petits donateurs. Et il domine désormais la plupart des sondages.

Mais le sénateur du Vermont est encore loin de faire l’unanimité chez les démocrates. Il a récolté seulement le quart des voix lors des deux premiers rendez-vous électoraux. Et il tire en fait de l’arrière dans la course aux délégués. Pete Buttigieg en a récolté 22, soit un de plus que lui, résultat de sa victoire en Iowa dans le compte des délégués et de sa forte deuxième place au New Hampshire.

PHOTO JOSEPH PREZIOSO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Pete Buttigieg 

Le candidat socialiste démocrate pourrait ainsi continuer à remporter des primaires ou des caucus grâce à la dispersion des votes entre ses rivaux plus modérés. Mais si ses appuis restent au niveau actuel, il pourrait très bien arriver à la convention de Milwaukee sans avoir amassé la majorité des délégués (1990) mis en jeu au cours de la course à l’investiture.

Un mode proportionnel

Autre facteur rendant possible une convention contestée : la façon proportionnelle dont le Parti démocrate distribue ses délégués à l’occasion des primaires et caucus. Du moment où un candidat atteint le seuil de 15 % de voix, il obtient, grosso modo, la part de délégués qui correspond à son appui.

Le Parti républicain, faut-il préciser, procède autrement. Après un certain nombre de scrutins où les délégués sont répartis de façon proportionnelle, il passe au mode « tout au vainqueur ». En 2016, par exemple, Donald Trump a profité de la dispersion des votes entre plusieurs candidats plus modérés pour prendre les devants.

Mais le doute a plané pendant quelques semaines sur sa capacité d’amasser une majorité de délégués. De sorte que les médias ont commencé à évoquer la possibilité d’une convention contestée. Possibilité que l’élite du parti a appelée de ses vœux dans l’espoir de stopper le promoteur immobilier de New York, qui allait causer la perte du Parti républicain. Donald Trump a cependant fini par amasser la majorité des délégués grâce à des victoires dans les États où tous les délégués étaient attribués au vainqueur.

Rien de tel ne se produira chez les démocrates. Et les conséquences possibles de leur système proportionnel pourraient apparaître dès le 3 mars, date du « super mardi ». 

Ce jour-là, pas moins de 14 États, dont la Californie, le Texas et le Massachusetts, distribueront 38 % des délégués mis en jeu au cours de la course à l’investiture.

Or, au lendemain de cette primaire quasi nationale, la course pourrait demeurer aussi incertaine qu’elle l’est après les scrutins de l’Iowa et du New Hampshire. D’autant plus que cette date marquera l’entrée en piste d’un nouveau candidat, l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, qui monte dans les sondages.

Le rôle des « super délégués »

Un certain suspense était au rendez-vous lorsque la convention démocrate de 1984 s’est ouverte à San Francisco. Il manquait une dizaine de délégués à l’ancien vice-président Walter Mondale pour revendiquer l’investiture du parti. Il allait obtenir une majorité dès le premier tour, en dépit des efforts de son principal rival, le sénateur du Colorado Gary Hart, pour convaincre les délégués acquis au pasteur de Chicago Jesse Jackson de voter pour lui.

Il faut remonter à 1952, tant chez les républicains que chez les démocrates, pour trouver des conventions où il a fallu plus d’un tour de scrutin pour déterminer les vainqueurs.

Si une convention contestée a lieu en juillet prochain à Milwaukee, elle sera différente des précédentes chez les démocrates pour une raison majeure.

Les « super délégués » n’auront pas le droit de voter lors du premier tour de scrutin.

Qui sont ces « super délégués » ? Il s’agit des centaines d’élus, anciens ou actuels, et de responsables du parti nommés en raison de leur statut, contrairement aux délégués, qui sont issus des primaires et caucus. Ils devront attendre un deuxième tour de scrutin avant de pouvoir s’exprimer.

Identifiés à l’élite du Parti démocrate, ces « super délégués » pourraient-ils bloquer l’investiture de Bernie Sanders s’il se présentait à Milwaukee avec une pluralité et non une majorité des délégués issus de la course à l’investiture démocrate ? Le sénateur du Vermont a lui-même répondu à cette question la semaine dernière.

« La convention aurait à expliquer au peuple américain : ‟Hé, candidat X, tu as obtenu la plupart des voix et remporté le plus grand nombre de délégués dans les primaires, mais nous ne te donnerons pas l’investiture.” Je pense que ça causerait des divisions très importantes au sein du Parti démocrate », a-t-il dit sur la chaîne MSNBC.

En effet. Mais les journalistes politiques jubileraient en arrivant à Milwaukee.