Presque tous les observateurs s’attendaient à une défaite retentissante, mais Donald Trump a reçu quelque 5 millions de votes de plus qu’en 2016. Explications.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Plus de 68 millions d’électeurs ont voté pour Donald Trump, un président qui a minimisé la pandémie responsable de la mort de 235 000 Américains en près de neuf mois, perdu la trace des parents de 545 enfants séparés de force sous ses ordres à la frontière et prononcé plus de 25 000 mensonges depuis son arrivée à la Maison-Blanche, selon une analyse indépendante du Washington Post.

Comment Donald Trump peut-il si bien faire dans un tel contexte ?

Pour John Fea, auteur et professeur d’histoire des États-Unis au Messiah College, en Pennsylvanie, la majorité des observateurs ont sous-estimé l’efficacité de la « politique de la peur » mise de l’avant par Donald Trump durant sa campagne.

« L’élection nous montre qu’un grand pan de la population américaine est réceptif au mélange de peur du changement, de nativisme et d’éléments racistes du message de Donald Trump. »

Les échecs de sa présidence pâlissent si on croit que Donald Trump est la seule personne capable de protéger notre vision du monde, notre pays et notre famille, dit-il.

Trump a sans doute raison quand il dit qu’il pourrait tirer sur quelqu’un sur la 5e Avenue à New York et rester aussi populaire. C’est en jouant sur la peur de l’Autre que les chefs populistes, tout au long de l’histoire américaine, ont réussi à gagner des votes.

John Fea, professeur d’histoire des États-Unis au Messiah College

Michael LaBossiere, auteur et spécialiste des théories du savoir à la Florida A&M University, croit que Trump est un choix attrayant pour ceux qui veulent canaliser un sentiment d’insatisfaction avec l’état actuel des choses.

« La vie aux États-Unis est difficile pour bien des gens, et ils cherchent une explication, dit-il. Nous avons été conditionnés à tenir les pauvres, la gauche et les minorités responsables pour les maux qui nous affligent. »

M. LaBossiere croit aussi que le déclin des privilèges des blancs et de leur place dans la société joue un rôle. « Nous, les Américains, sommes encouragés à être cruels sous prétexte d’être durs. Alors la revanche cruelle pour la perte d’un statut est très attrayante. »

Pas « rationnelle »

PHOTO JOHN LOCHER, ASSOCIATED PRESS

Partisan de Donald Trump lors d’une manifestation vendredi, à Las Vegas

Dans une lettre ouverte publiée jeudi, la Dre Bandy X. Lee, psychiatre légiste et présidente de la Coalition mondiale pour la santé mentale, écrit que la popularité surprenante de Trump n’est pas « rationnelle », dans le sens où elle ne vient pas d’une froide analyse de son projet politique par ses supporters.

« Les partisans de Trump ont un alignement total avec ce que Donald Trump dit et fait, constate-t-elle. Il y a une conformité, une perte de personnalité, on le voit dans ses énormes rallyes… Dans ces conditions, tout ce qui menace Donald Trump menace personnellement ses partisans. C’est pour cette raison que toute affirmation factuelle négative à propos de Trump n’est pas tolérée chez ses partisans et provoque un déni et un mécanisme de défense. »

La Dre Lee croit qu’une chute politique pour Donald Trump serait vécue comme « une question de vie ou de mort » par ses supporters qui, comme Trump lui-même, ont appris à voir l’échec comme une chose impensable, réservée aux « suckers et losers », pour reprendre les mots du président. C’est pour cette raison que les prochains mois risquent d’être dangereux si Trump perdait l’élection, écrit-elle.

> Lisez la lettre ouverte de la Dre Bandy X. Lee (en anglais)

L’un des enjeux négligés de la campagne – et qui a aidé Trump – était aussi la question de l’avortement, chère aux évangéliques blancs, qui composent 27 % de l’électorat, dit John Fea.

« Si vous êtes contre le droit à l’avortement, Trump est votre homme. Je ne peux pas compter le nombre de personnes qui m’ont dit qu’elles étaient dégoûtées par Trump, avec la COVID-19, la question raciale et tout ça. Mais quand les élections sont arrivées, elles ont voté pour lui parce qu’il défend les bébés à naître. »

Les sondeurs ont énormément de mal à comprendre et expliquer la psychologie des gens qui appuient Donald Trump, note quant à lui Daniel Yudkin, auteur et boursier au postdoctorat à la Social and Behavioral Science Initiative de l’Université de Pennsylvanie.

Un exemple : Donald Trump est allé chercher davantage de votes qu’en 2016 chez les électeurs noirs et latinos – qui par ailleurs ont voté massivement cette année et ont majoritairement appuyé la candidature de Joe Biden.

Cela nous rappelle que la question du racisme n’explique pas, à elle seule, l’attrait de Donald Trump.

Daniel Yudkin, boursier au postdoctorat à la Social and Behavioral Science Initiative de l’Université de Pennsylvanie

Jaime A. Regalado, analyste politique et professeur émérite de sciences politiques à la California State University, croit lui aussi qu’en se concentrant sur le Wisconsin et le Michigan, Joe Biden a négligé la communauté latino. « Trump l’a courtisée, Biden l’a ignorée », dit-il.

Il constate que Donald Trump est toujours retombé sur ses pieds dans sa carrière, du moins jusqu’ici.

« Que ce soit avant ou après son entrée en politique, Trump a été capable de se sortir de situations qui paraissent impossibles. Ce n’est pas la première fois qu’on le sous-estime. »