Un président qui, malgré le sérieux de la crise frappant le pays, jure que bientôt, oui très bientôt, la situation sera maîtrisée.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Un président incapable d’empathie devant la colère qui habite des millions de ses concitoyens et qui déteste les protestataires.

Un président qui voit dans « la moindre critique une marque d’antipatriotisme » et selon qui « le problème numéro un du pays » est « l’ordre public et le respect de la loi », le fameux law and order. Son gouvernement, dit-il, « sait comment traiter la canaille ».

Un président qui, constatant la « haine » d’une partie de l’électorat à son endroit, conclut que sa seule chance de victoire est « de susciter la peur » envers son rival démocrate et « ses projets ». Il lui reproche de dire des « absurdités » et des « contrevérités ».

Un président qui, en raison de sa « foi dans le credo des affaires », tolère des écarts de richesse inéquitables.

PHOTO FOURNIE PAR LA HOOVER LIBRARY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le républicain Herbert Hoover, qui a été président des États-Unis de 1929 à 1933

Donald Trump en 2020 ? Non, plutôt Herbert Hoover en 1932, comme l’écrit si bien l’historien – aujourd’hui décédé – William Manchester dans sa colossale histoire des États-Unis de 1932 à 1972*.

À l’image de Trump cet automne, Hoover, un président républicain, était confronté à une crise majeure en cette année électorale. Elle n’était pas sanitaire, mais économique. Le krach boursier de 1929 avait frappé vite et fort comme un virus et provoqué un cataclysme. La première phrase du livre de Manchester décrit le contexte d’alors : « L’été 1932 fut pour l’Amérique l’été du désespoir. »

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De l’élection de cette année, on dit parfois qu’elle est la plus significative de l’histoire américaine. Mais celle de 1932 était tout sauf banale. Les États-Unis étaient empêtrés dans des problèmes semblant insolubles : chômage élevé, pauvreté accablante et, surtout, cette impression que rien n’irait en s’améliorant.

Le problème se pose autrement en 2020. Cette fois, la polarisation du pays, qui atteint un sommet inouï, représente un réel danger. Entre les partisans des deux camps, les canaux de communication sont fermés. Cela est une menace pour les institutions démocratiques au cœur de l’idée américaine.

PHOTO TOM BRENNER, REUTERS

La réaction du président Donald Trump (photo) à une éventuelle victoire de Joe Biden est un enjeu majeur de la présente élection présidentielle aux États-Unis, écrit notre chroniqueur.

De toutes les déclarations inquiétantes de Trump, une est particulièrement consternante. À la mi-août, il a soutenu que seule une élection « truquée » expliquerait son éventuelle défaite.

Ne banalisons pas cette conclusion absurde. Le respect des résultats est le socle du système. Si ce principe est bafoué, et sans transmission ordonnée du pouvoir, les États-Unis seront changés à jamais. Même l’élection de 2000 – victoire controversée de George W. Bush contre Al Gore – n’a pas produit ce déraillement.

Un enjeu majeur de la présente élection est donc la réaction de Trump à une éventuelle victoire de Biden. Que fera-t-il s’il perd après le dépouillement tardif de millions de bulletins de vote expédiés par la poste ? Acceptera-t-il le verdict ou se battra-t-il devant les tribunaux ?

Son désir de combler au plus vite le poste de la juge Ruth Bader Ginsburg à la Cour suprême est aussi une stratégie susceptible de lui profiter à court terme. Le sénateur du Texas Ted Cruz, qui s’est transformé en fidèle valet du président même si celui-ci a insulté sa femme et son père en 2016, l’a expliqué au réseau ABC cette semaine.

Dans son esprit, le résultat de l’élection sera contesté devant la Cour suprême (il en attribue bien sûr l’éventuelle responsabilité aux démocrates). Les juges devront trancher, et il faut éviter un verdict de quatre contre quatre, qui plongerait le pays dans une crise profonde.

Cruz ne l’a pas précisé, mais la nomination d’une nouvelle juge conservatrice sera une police d’assurance pour les républicains. D’autant plus que le juge en chef John Roberts, pourtant nommé par un président républicain, connaît parfois, selon les conservateurs, des moments d’égarement.

Mais au-delà d’un éventuel recours judiciaire, que dira Trump à ses partisans s’il perd une élection serrée ? Apaisera-t-il leur inévitable colère ou mettra-t-il de l’huile sur le feu ?

Ses récents propos laissent présager le pire. Il n’est pas du genre à s’effacer derrière l’intérêt supérieur de la nation, d’autant plus que son narcissisme lui fait croire qu’il incarne lui-même cet intérêt supérieur.

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En 1932, la réélection de Hoover aurait aggravé les fortes tensions dans la société américaine, et l’histoire aurait pris une autre tournure. Mais les électeurs l’ont répudié, et le candidat démocrate Franklin Delano Roosevelt a balayé le pays. Son New Deal, vaste projet de relance économique et sociale, a sorti les États-Unis du marasme.

Malheureusement pour les démocrates, Joe Biden, malgré ses qualités, n’est pas taillé dans le même moule que Roosevelt, un géant de l’histoire américaine. Trump est aussi un politicien plus habile et populaire que Hoover. On peut réprouver son style de communication, mais reconnaissons son efficacité : peu importe les faits, il attaque ses rivaux et vante ses propres louanges avec une énergie jamais démentie.

Biden affronte toutefois un défi semblable à celui de Roosevelt : gagner une élection-clé, puisqu’elle donnera un ton complètement différent au pays selon l’identité du vainqueur. Les courses à la présidence n’ont pas toutes proposé un choix aussi clair.

Les États-Unis sont aujourd’hui un pays profondément divisé. Cela annonce un pénible lendemain d’élection. Car même si Biden l’emporte, sa victoire ne sera pas écrasante comme celle de Roosevelt en 1932. Un résultat serré conduira peut-être, hélas, à de sérieux dérapages.

* William Manchester, La splendeur et le rêve, 2 tomes, Éditions Robert Laffont, 1976