(NEW YORK) Jeudi dernier, au milieu de son oraison funèbre pour John Lewis, héros du mouvement des droits civiques, Barack Obama s’est mis à énumérer les moyens utilisés par « ceux qui sont au pouvoir » pour décourager les gens d’aller voter. À la fin de sa liste, il a dénoncé « le travail de sape contre le Service postal à l’approche d’une élection qui dépendra du vote par correspondance afin que les gens ne tombent pas malades ».

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

L’ancien président démocrate est-il plus crédible que Donald Trump sur la question du vote par correspondance ? Le même jour, son successeur a affirmé que ce mode de votation risquait d’entraîner non seulement des fraudes massives, mais également des retards inacceptables.

« Nous devons connaître les résultats de l’élection le soir de l’élection, pas des jours, des mois ou même des années plus tard », a-t-il tweeté en fin d’après-midi, quelques heures après avoir évoqué le report du scrutin présidentiel.

Alors, quel est le plus grand danger du vote par correspondance ? Celui qu’appréhende Barack Obama en décriant la détérioration programmée du Service postal américain ou celui que décrit Donald Trump en agitant le spectre des fraudes et des retards ? Avant de répondre à cette question à la demande de La Presse, James O’Rourke, professeur de gestion à l’Université Notre Dame, sent le besoin de faire une mise au point.

« Je m’intéresse à tout ce qui touche au Service postal américain depuis 20 ans », dit-il au téléphone. « Et jusqu’à hier, j’ai toujours maintenu de façon scrupuleuse la plus grande objectivité sur le sujet. Ce qui m’importait, c’était le fonctionnement du Service postal, sa structure financière, la nomination de son conseil de régulation, etc. J’ai abandonné cette attitude hier parce que j’ai vu que les questions de finance et de gouvernance étaient en train d’être éclipsées par les questions politiques. »

Des retards de plusieurs jours

Le « hier » dont parle James O’Rourke, c’était le 30 juillet dernier. Ce jour-là, Donald Trump l’a indigné en formulant ce qu’il décrit comme des « allégations sans fondement » sur le vote par correspondance afin de justifier l’hypothèse d’un report de l’élection présidentielle. Les données recueillies par une équipe de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) justifient son jugement. Au cours des 20 dernières années, plus de 250 millions de votes ont été exprimés par voie postale aux États-Unis. Or, seulement 143 condamnations pour fraude ont découlé de ces suffrages. Cela équivaut à environ un cas par État toutes les six ou sept années, ou un taux de fraude de 0,00006 %.

Le professeur de gestion a été choqué par une autre affaire jeudi dernier. En lisant le Washington Post, il a appris que le nouveau directeur général du Service postal, Louis DeJoy, avait approuvé, le 13 juillet dernier, de nouvelles procédures qui ont pour effet de causer des retards de plusieurs jours dans l’acheminement du courrier. Officiellement, ces procédures ont été adoptées pour réduire les coûts d’une agence qui croule sous les déficits annuels. Actuellement, les employés du Service craignent que les procédures nuisent à leur capacité d’acheminer les bulletins de vote par correspondance à temps à l’occasion du scrutin de novembre.

Selon les nouvelles procédures, les facteurs doivent faire ce qu’ils n’ont jamais eu à faire en 275 ans de service. S’ils ne parviennent pas à finir leur route à la fin de leur quart de travail, ils doivent rapporter le courrier non distribué aux centres de tri, où on s’en occupera le lendemain. Toute heure supplémentaire est interdite.

James O’Rourke, professeur de gestion à l’Université Notre Dame

« Ce n’est pas le seul changement du genre, ajoute-t-il. Vous pouvez voir un modèle de comportement qui a pour but d’affaiblir et de démanteler le Service postal en mettant fin à son efficacité. »

Le combat des conservateurs contre le Service postal, une agence fédérale indépendante dont ils souhaitent la privatisation, ne date pas d’hier. Mais il prend une tournure aussi partisane qu’idéologique depuis la nomination de Louis DeJoy à la tête du Service postal, en mai dernier.

Un allié politique

Homme d’affaires de Caroline du Nord et spécialiste de la logistique, Louis DeJoy est un collecteur de fonds important au sein du Parti républicain et un donateur de Donald Trump. Avant d’être nommé à ce poste, il était chargé de la collecte de fonds pour la convention républicaine de Charlotte.

La nomination de cet allié du président est intervenue à un moment où 46 des 50 États américains ont élargi l’accès au vote par correspondance en raison de la pandémie, et où 70 % des suffrages de novembre pourraient être exprimés par voie postale, par rapport à 26 % en 2016, selon des experts.

« Ce que je dirais aujourd’hui, c’est que le directeur général du Service postal occupe une des fonctions les plus importantes au pays, dit le professeur O’Rourke. Cela a rarement été le cas dans le passé. Et je dirais que le moment est mal venu pour choisir un ami politique du président qui ne fera qu’obéir à ses ordres plutôt que d’apporter une vision honnête et indépendante. »

PHOTO KIM WALKER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Louis DeJoy

Ce président a déjà qualifié le Service postal de « farce ». Son hostilité envers cette agence populaire auprès du grand public n’est pas étrangère à la vendetta personnelle qu’il mène contre Jeff Bezos, patron d’Amazon et propriétaire du Washington Post. Le président refuse tout appui financier additionnel au Service postal tant que celui-ci n’augmentera pas de 400 % les prix des colis qu’elle distribue. Les experts voient dans la demande du chef de la Maison-Blanche une tentative de faire payer à Amazon et à Jeff Bezos les articles négatifs que le Post publie sur son compte.

Ces mêmes experts estiment que le Service postal serait le grand perdant d’une augmentation aussi importante. Selon eux, une telle hausse finirait par faire le jeu des principaux services de livraison privés, en l’occurrence FedEx, UPS et… Amazon.

Or, à court terme, c’est la démocratie américaine même qui est menacée par le manque de moyens mis à la disposition du Service postal pour faire face à l’avalanche annoncée de bulletins de vote par correspondance, selon James O’Rourke.

« Je suis un colonel retraité de l’armée de l’air qui enseigne à l’Université Notre Dame depuis 30 ans. J’ai hâte de retrouver mes étudiants. Mais, pour la première fois depuis très longtemps, je suis profondément inquiet pour ma nation », dit le professeur de gestion.

Barack Obama partage la même inquiétude.