Le déploiement contesté d’agents fédéraux dans plusieurs villes américaines en proie à des troubles constitue pour le président Donald Trump un « ballon d’essai » qui n’augure rien de bon pour l’élection présidentielle à venir, prévient un historien de renom spécialisé dans l’étude du totalitarisme.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

« Si on lui permet de faire ça, il faut s’attendre à voir des hommes non identifiables bourdonner autour des bureaux de vote en novembre », a prévenu jeudi Timothy Snyder en entrevue avec La Presse.

PHOTO FOURNIE PAR L'UNIVERSITÉ YALE

Timothy Snyder, professeur de l'Université Yale

Le professeur de l'Université Yale avait signé en 2017, peu après la victoire de Donald Trump, un ouvrage dans lequel il précisait comment faire face à une dérive autoritaire potentielle du pays en s’inspirant de ses études sur l’action des régimes nazi et stalinien en Europe.

L’ouvrage relevait notamment comme un signe avant-coureur à surveiller le déploiement de paramilitaires, une mise en garde qui gagne en acuité, dit-il, avec la décision de l’administration américaine d’envoyer des agents fédéraux à Portland et bientôt à Chicago et Albuquerque, au Nouveau-Mexique.

Les élus de la capitale de l’Oregon sont indignés de l’action des agents en question, qui sont accusés d’user d’une force excessive et d’appréhender dans la rue sans s’identifier des manifestants pour les emporter à bord de véhicules banalisés.

Une quinzaine de maires de grandes villes américaines ont écrit cette semaine à Washington pour décrier ce qu’ils estiment être une violation « sans précédent » de protections constitutionnelles fondamentales.

PHOTO NOAH BERGER, ASSOCIATED PRESS

Les élus de Portalnd sont indignés de l’action des agents fédéraux, qui sont accusés d’user d’une force excessive et d’appréhender dans la rue sans s’identifier des manifestants pour les emporter à bord de véhicules banalisés.

M. Snyder note que les agents opèrent de manière illégale, sans qu’il soit possible de savoir exactement qui ils sont et à quels corps ils appartiennent, en évoquant « comme prétexte » la nécessité de « protéger les bâtiments et les monuments fédéraux ».

Des agents des services frontaliers

La révélation récente de la présence d’agents des services frontaliers dans leurs rangs est préoccupante, dit-il, puisqu’il est fréquent, dans l’histoire, que les régimes autoritaires se tournent vers ce type de personnel pour contrôler leur population.

Des forces de sécurité à la frontière qui ont l’habitude de traiter avec violence des « étrangers » sont utilisées à l’intérieur du pays « contre des personnes n’étant pas considérées comme des membres de la nation », souligne le chercheur.

L’initiative de l’administration Trump visant à créer une « force paramilitaire aux larges pouvoirs » est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans une longue lignée de mesures qui semblent faire peu de cas des dispositions de la Constitution américaine, relève M. Snyder.

Les pères fondateurs des États-Unis n’avaient pas prévu qu’il pourrait y avoir un jour à la tête du pays un dirigeant centré sur sa personne et son propre pouvoir qui serait « complètement indifférent » au texte balisant les valeurs et les institutions américaines.

« Les Américains ont eu tendance à traiter la Constitution comme un document religieux ayant une sorte de pouvoir magique pouvant garantir leurs droits. Mais elle fonctionne seulement si les personnes y croient et se comportent en conséquence », relève l’historien.

Donald Trump incarne, selon lui, des problèmes fondamentaux minant le pays – les inégalités, le racisme et le manque de confiance dans les institutions – et a su tirer profit de la détérioration du consensus social sur les faits pour séduire une partie importante de la population.

« Dans les anciens régimes autoritaires, on ne croyait que dans une vérité, et tant pis pour les faits qui n’y correspondaient pas », souligne M. Snyder.

Avec Donald Trump ou le président russe Vladimir Poutine, il n’y a plus de vérité, seulement un leader avec du charisme et de l’argent, et le désir des gens de croire en quelqu’un.

Timothy Snyder, professeur de l'Université Yale

Le résultat du scrutin sera-t-il contesté ?

Le président américain tire profit du fait qu’il est un conteur « très intelligent et très talentueux qui sait souvent ce que les gens veulent entendre », relève l’historien, qui s’inquiète du scrutin présidentiel à venir.

« Il paraît clair que le président Trump va perdre les élections et qu’il va contester le résultat », souligne l’historien, qui s’attend à ce que les Américains soient mis alors devant « un test d’un type inusité ».

La population, dit-il, doit être capable de se mobiliser pour défendre les valeurs au cœur de la Constitution, y compris lorsque l’administration semble vouloir créer une force d’intervention mal balisée.

La bataille actuelle contre le déploiement d’agents fédéraux peut être gagnée, mais n’est qu’un précurseur des tensions à venir, croit le professeur de Yale, qui fait peu de cas des critiques de compatriotes le jugeant alarmiste.

« Lorsque j’ai écrit mon livre en 2017, la plupart des gens pensaient que j’exagérais. Disons que le verdict à ce sujet a évolué depuis », relève M. Snyder.