(Philadelphie) La ville qui a vu naître les Eagles et Rocky Balboa se réveille doucement jeudi matin. Le soleil brûlant fait reluire les imposants gratte-ciel du centre-ville de Philadelphie, qui contrastent avec ses édifices historiques de briques ou de pierres.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Olivier Jean Olivier Jean
La Presse

Dans le quartier de West Philadelphia, à moins de dix kilomètres du quartier des affaires, le paysage change du tout au tout. Les maisons en rangée d’architecture victorienne à la peinture écaillée côtoient les commerces aux devantures défraîchies. Quelques églises impeccablement entretenues se distinguent des bâtiments aux vitres sales et aux murs blancs parsemés de graffitis.

Mais « West Philly » a son charme, pense Yadi Navarro, natif de l’endroit. Il prévoit quitter prochainement le quartier, et les tensions raciales qui ont ponctué son adolescence y sont pour quelque chose. « Si seulement les Blancs nous aimaient autant qu’ils aiment notre culture et nos athlètes », lâche-t-il d’emblée.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Une foule de manifestants a pris d’assaut l’entrée du Philadelphia Museum of Art, jeudi. Tous se sont couchés au sol pendant 8 minutes 46 secondes, soit le temps qu’il a fallu pour que George Floyd meure asphyxié.

Au parc Malcom X, où, plus jeune, il passait ses après-midi, un policier l’observait toujours d’un œil méfiant. « Tu es automatiquement coupable aux yeux d’un policier blanc », dit-il avec frustration. « Ma ville est très ségréguée », ajoute-t-il. Il n’y a pas de ligne invisible, mais plutôt des quartiers exclusivement habités par des Blancs – comme South Philly – où il n’oserait pas s’aventurer, simplement pour ne pas se faire regarder de travers. « Ici, tu ne peux pas juste dire que tu viens de Philly. Tu dois préciser de quel secteur de la ville. »

La manifestation quotidienne prévue dans l’après-midi ? Il n’ira pas. Il n’a participé à aucune des actions des six derniers jours, qui enflamment Philadelphie comme d’autres villes américaines, dans la foulée de la mort de l’Afro-Américain George Floyd sous le genou d’un policier à Minneapolis.

« J’apprécie ce mouvement et je le soutiens, dit M. Navarro. Mais depuis trop longtemps, dans cette ville où les Noirs sont nombreux, on nous ignore ou on nous persécute. » Mais cette fois-ci, c’est peut-être différent, finit-il par admettre.

Écoles sous-financées, soins de santé moins accessibles

Tamika Roland, mère de famille, également du quartier, n’ira pas non plus manifester. Pourtant, la cause lui tient à cœur, explique-t-elle. Les interpellations par les policiers sont monnaie courante pour les jeunes Noirs et elle avoue avoir toujours eu peur pour son fils unique qui n’a pas la langue dans sa poche. Et, oui, Philadelphie est « ségréguée », mais de façon subtile, dit-elle.

Les disparités se traduisent souvent par des écoles sous-financées dans les quartiers habités majoritairement par les Afro-Américains, et des soins de santé moins accessibles. Mme Roland l’a constaté quand elle a voulu subir un test de dépistage de la COVID-19, alors qu’il y avait peu d’endroits où le faire près de chez elle. « Comme partout au pays, c’est un problème de racisme et de classes sociales. Et je vais vous le dire honnêtement, je doute que les manifestations y changent quoi que ce soit. »

Les Afro-Américains représentent 42 % de la population de Philadelphie, la plus grande ville de la Pennsylvanie qui compte plus de 6 millions d’habitants. Pourtant, les Noirs y sont depuis longtemps traités comme une minorité. Kevin Jones, 71 ans, en sait quelque chose. Il a vécu l’époque de Frank Rizzo, ce chef de police connu pour ses thèses racistes.

M. Jones se souvient avoir été pourchassé et battu violemment par la police durant son adolescence, pour avoir traîné au parc trop longtemps ou lancé une canette par terre. « Ce qui me sidérait le plus, c’était de ne pas être traité comme un être humain. La police ne me parlait jamais d’égal à égal », dit-il, pensif, assis dans sa magnifique maison entourée d’arbres centenaires. L’histoire de la ville qui l’a vu naître est marquée par des tensions raciales qui peinent à cicatriser, admet-il.

Le problème repose chez les gens qui prennent les décisions, pense cet ancien combattant de la guerre du Viêtnam et dentiste à la retraite. « Les policiers, ceux qui prennent d’importantes décisions pour notre ville… ils sont tous Blancs ! D’aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu ce problème avec la police. »

« De vrais héritiers de Martin Luther King »

Sur l’avenue Baltimore, artère commerciale de West Philly, plusieurs établissements sont placardés de bois, notamment les populaires salons de barbier. Les propriétaires craignent toujours des émeutes similaires à celles survenues en début de semaine à la suite des manifestations. Ils décrivent des scènes qui semblent sortir tout droit d’un film : des véhicules en flammes, des fenêtres cassées, des boutiques pillées sans vergogne par des perturbateurs.

Mais Ellot McCallum, propriétaire d’une entreprise de nettoyage, est fidèle au poste. Et ses clients sont contents de pouvoir visiter leur nettoyeur du coin, une entreprise familiale bien connue du quartier. Dans son commerce qui porte fièrement la mention Black Owned (« Propriété d’un Noir ») trône un immense portrait de Muhammad Ali.

M. McCallum jase avec les habitués. Ils abordent l’embourgeoisement du quartier et évoquent la possibilité d’aller s’installer plus au nord de la ville. Il se montre plutôt optimiste envers la jeune génération qui organise les marches antiracisme des derniers jours. Celle de jeudi après-midi rassemblera au moins 2000 personnes, dit-il avec enthousiasme. « Ce sont de vrais héritiers de Martin Luther King. Ils ont compris qu’en menant le combat tous ensemble, ça aboutira. C’est un moment qui va changer notre histoire. »

En effet, les manifestants sont au rendez-vous dès 16 h dans les rues du centre-ville. Ils sont des milliers à scander le nom de George Floyd. La mémoire de l’Afro-Américain mort sous le genou d’un policier a été célébrée dans plusieurs villes américaines, encore jeudi, alors qu’on commémorait son décès à Minneapolis.

Philadelphie n’a pas fait exception. La foule a afflué vers l’entrée du Philadelphia Museum of Art, occupant les célèbres marches gravies par Rocky Balboa au cinéma. Tous se sont couchés au sol pendant 8 minutes 46 secondes, soit le temps pendant lequel le policier qui a asphyxié George Floyd l’a cloué au sol avec son genou.