(Philadelphie) Depuis cinq jours, Philadelphie gronde. La ville, historiquement touchée par de profondes tensions raciales, est secouée par des manifestations devenues quotidiennes pour dénoncer la violence policière envers les Afro-Américains.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Olivier Jean Olivier Jean
La Presse

« Nous aurions pu être George Floyd », hurlent trois jeunes hommes noirs à l’unisson dans un mégaphone. Ils font partie des milliers de personnes qui, pour la cinquième journée consécutive, ont afflué mercredi vers le centre-ville de la plus grande ville de Pennsylvanie.

Plus de 700 personnes ont été arrêtées ces derniers jours à Philadelphie, entre autres pour pillage et vandalisme. Le souvenir des gaz lacrymogènes lancés lundi dernier par les policiers était encore bien frais dans la mémoire des participants rencontrés par La Presse, à l’ombre des gratte-ciel Art déco de la mégalopole de 6 millions d’habitants.

Encore mercredi soir, aucun véhicule ne pouvait entrer au centre-ville : les rues restaient bloquées, sans moyen de circuler. 

Les policiers et membres des forces armées, bien droits devant les commerces et petits restaurants aux vitrines placardées de bois, avaient les manifestants à l’œil.

Ici comme ailleurs aux États-Unis, chaque vie fauchée lors d’une intervention policière — comme celle avec George Floyd, tué lors de son arrestation à Minneapolis le 25 mai — ravive une plaie restée béante. « Il y a comme un cycle. Un homme noir meurt et devient un mot-clic. Ensuite on oublie, puis ça recommence », décortique Kevin James, New-Yorkais établi à Philadelphie depuis trois ans.

Cette fois, il y a la COVID-19 en trame de fond. Cette pause forcée donne le temps de réfléchir, de s’indigner, puis de sortir s’exprimer, pense le jeune homme noir. Un président qui ne sert pas son peuple, des élections qui approchent, une pandémie meurtrière : la recette parfaite est réunie pour alimenter le ressentiment face à la violence sans nom vécue par les Noirs aux mains de la police, croit Kevin James.

400 ans d’injustice

  • Policiers et membres des forces armées, bien droits devant les commerces et les petits restaurants aux vitrines placardées de bois, avaient les manifestants à l’œil.

    PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

    Policiers et membres des forces armées, bien droits devant les commerces et les petits restaurants aux vitrines placardées de bois, avaient les manifestants à l’œil.

  • De petits gestes de solidarité émanent parfois des tensions entre les manifestants et les forces de l’ordre.

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    De petits gestes de solidarité émanent parfois des tensions entre les manifestants et les forces de l’ordre.

  • Des milliers de manifestants ont occupé pacifiquement le centre-ville de Philadelphie.

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    Des milliers de manifestants ont occupé pacifiquement le centre-ville de Philadelphie.

  • Pour beaucoup d’Afro-Américains, les manifestations des derniers jours sont le point culminant de plus de 400 ans de violence et d’injustice.

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    Pour beaucoup d’Afro-Américains, les manifestations des derniers jours sont le point culminant de plus de 400 ans de violence et d’injustice.

  • Encore mercredi soir, aucun véhicule ne pouvait entrer au centre-ville de Philadelphie : les rues restaient bloquées, sans moyen de circuler.

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    Encore mercredi soir, aucun véhicule ne pouvait entrer au centre-ville de Philadelphie : les rues restaient bloquées, sans moyen de circuler.

  • Philadelphie, historiquement touchée par de profondes tensions raciales, est secouée par des manifestations devenues quotidiennes pour dénoncer la violence policière envers les Afro-Américains.

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    Philadelphie, historiquement touchée par de profondes tensions raciales, est secouée par des manifestations devenues quotidiennes pour dénoncer la violence policière envers les Afro-Américains.

  • Donald Trump s’est défendu d’avoir fui dans son bunker, vendredi soir, lorsque des manifestants se sont réunis devant la Maison-Blanche.

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    Donald Trump s’est défendu d’avoir fui dans son bunker, vendredi soir, lorsque des manifestants se sont réunis devant la Maison-Blanche.

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Pour beaucoup d’Afro-Américains, les manifestations des derniers jours sont le point culminant de plus de 400 ans de violence et d’injustice, pense une amie de Kevin James, qui n’a pas voulu s’identifier. « “Philly”, c’est très divisé. J’ai grandi dans le nord de la ville entourée de peu de personnes blanches et les regards qu’on me lance plus au sud évoquent cette division. »

Les signes de cette réalité troublante se retrouvent même dans l’espace urbain de cette ville au riche passé historique. La statue de Frank Rizzo, ancien maire et chef de police de Philadelphie reconnu pour ses politiques discriminatoires à l’endroit des Noirs et des homosexuels dans les années 1960 et 1970, a été déboulonnée mercredi au petit matin par les autorités municipales. Elle devait être retirée en 2021, mais les évènements des derniers jours ont devancé les choses.

L’actuel maire de Philadelphie, Jim Kenney, a déclaré mercredi matin que l’enlèvement de cette statue — devenue un symbole d’oppression pour bien des résidants — marquait « le début du processus de guérison de la ville. »

Manifestants opportunistes

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À Philadelphie comme ailleurs aux États-Unis, chaque vie fauchée lors d’une intervention policière ravive une plaie restée béante.

Derrière la vague de solidarité déclenchée par la mort de George Floyd, certaines fissures se dessinent, a pu constater La Presse mercredi. « Plusieurs personnes prennent part au mouvement de façon opportuniste », a lancé le manifestant Kevin James.

Son air impassible se transforme en rictus de dédain lorsqu’il aborde ce qu’il décrit comme un militantisme de réseaux sociaux. Un peu plus loin dans la foule, un groupe de jeunes Blancs, pancartes à la main, lancent harmonieusement un slogan familier : « Hands up, don’t shoot ! »

Du côté des adolescents noirs devant eux, le même slogan traduit plutôt la peur, l’angoisse et la colère. Mais malgré quelques dissensions, plusieurs participants à la manifestation pacifique de mercredi soir ont salué le soutien massif de leurs concitoyens de toutes origines.

Même en ne vivant pas les mêmes injustices, il faut que tout le monde dénonce, dans tous les pays. C’est ainsi qu’on va se débarrasser d’un système qui dure depuis des centaines d’années.

Malik Daniels, l’un des organisateurs de la marche de mercredi

Joelle Wadd, qui participe pour la toute première fois à une manifestation, abonde dans le même sens. Elle estime qu’on a trop longtemps cherché à dépouiller les voix des personnes noires de leur légitimité. « Cette fois-ci, c’est différent, car on est tous ensemble. »

Au même moment où des milliers de manifestants occupaient pacifiquement le centre-ville de Philadelphie, l’ancien président Barack Obama encourageait publiquement les jeunes Américains à poursuivre leurs actions majoritairement pacifiques.

Le couvre-feu, fixé à 18 h par les autorités, a mis fin à la marche. Il n’est respecté que partiellement, confie un passant. Ils ont tout de même été nombreux à se disperser rapidement en se donnant rendez-vous ce jeudi.