(New York) C’était une journée triste pour les États-Unis. Sur ce point, et seulement sur ce point, les démocrates et les républicains se sont entendus mercredi dans l’hémicycle de la Chambre des représentants. Pour le reste, ils ont débattu et voté la mise en accusation d’un président des États-Unis la plus partisane de l’histoire depuis celle d’Andrew Johnson, en 1868.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Sans surprise ou suspense, mais après huit heures de discours discordants, la majorité démocrate de la Chambre a adopté les deux chefs d’accusation retenus contre Donald Trump dans la procédure de destitution qui le vise : abus de pouvoir et entrave au travail du Congrès. Le premier article de mise en accusation a été approuvé par 230 voix contre 197 et une abstention. L’autre l’a été par 229 voix contre 198 et une abstention.

Aucun républicain n’a voté avec la majorité démocrate, illustration de l’emprise extraordinaire de Donald Trump sur le parti d’Abraham Lincoln et de Ronald Reagan. Deux démocrates se sont opposés au premier article de mise en accusation et trois au deuxième.

PHOTO PATRICK SEMANSKY, ASSOCIATED PRESS

La majorité démocrate de la Chambre a adopté mercredi les deux chefs d’accusation retenus contre Donald Trump dans la procédure de destitution qui le vise.

Après le vote historique, la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, a salué le « courage moral » des représentants démocrates, dont 31 ont été élus en novembre 2018 dans des circonscriptions remportées par Donald Trump deux ans plus tôt.

« Je vois ce vote comme quelque chose que nous avons fait pour honorer la vision de nos fondateurs […], le sacrifice de nos femmes et de nos hommes pour défendre notre démocratie et les espoirs de nos enfants de vivre toujours dans une démocratie », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse.

Pas de procès au Sénat ?

Fait remarquable, Nancy Pelosi a refusé de confirmer la transmission par la Chambre des articles de mise en accusation au Sénat, qui doit prendre le relais dans la procédure de destitution. Elle a indiqué qu’elle attendrait d’obtenir l’assurance que la chambre haute tiendra un procès équitable avant d’aller de l’avant.

« Jusqu’à présent, nous n’avons rien vu qui nous semblait équitable », a-t-elle déclaré, laissant planer le doute sur la tenue d’un procès au Sénat à l’issue duquel Donald Trump pourrait se déclarer disculpé.

PHOTO J. SCOTT APPLEWHITE, ASSOCIATED PRESS

« Je vois ce vote comme quelque chose que nous avons fait pour honorer la vision de nos fondateurs […], le sacrifice de nos femmes et de nos hommes pour défendre notre démocratie et les espoirs de nos enfants de vivre toujours dans une démocratie », a déclaré mercredi soir la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, lors d’une conférence de presse. 

Le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, a soulevé les critiques des démocrates la semaine dernière en déclarant qu’il coordonnerait le déroulement du procès en destitution avec la Maison-Blanche. Il a par ailleurs refusé cette semaine une demande des démocrates de convoquer à un tel procès quatre témoins, dont l’ancien conseiller de la Maison-Blanche pour la sécurité nationale John Bolton et le directeur de cabinet de la Maison-Blanche intérimaire, Mick Mulvaney.

Pendant que la Chambre faisait de lui le troisième président à être mis en accusation dans le cadre d’une procédure de destitution, Donald Trump fulminait devant ses partisans réunis à Battle Creek, dans le Michigan. Sur un ton rageur, il a déclaré que ce n’était pas sa présidence qui portait désormais une tache indélébile, mais les démocrates de la Chambre.

« Par leur action dépravée, les démocrates de la Chambre, menée par Nancy la Folle, portent à jamais les stigmates de la honte », a-t-il déclaré, le visage empourpré, tout en se réjouissant de l’unité des élus de son parti.

« Nous n’avons pas perdu un seul vote », s’est-il félicité.

Le Parti démocrate n’avait pas été aussi uni lors de la mise en accusation de Bill Clinton, le 19 décembre 1998. Cinq démocrates avaient voté en faveur de trois des quatre chefs d’accusation retenus contre Bill Clinton.

À l’instar du 42e président, Donald Trump serait vraisemblablement acquitté par le Sénat lors d’un éventuel procès en destitution. La majorité des deux tiers est nécessaire pour condamner et destituer un président. Les républicains contrôlent 53 sièges à la chambre haute, contre 47 pour le groupe démocrate.

Sondages encourageants

Mais Donald Trump n’entrera pas seulement dans l’histoire comme troisième président des États-Unis mis en accusation par la Chambre des représentants. S’il survit à un procès au Sénat, il deviendra le premier président mis en accusation à solliciter un deuxième mandat.

S’il est furieux et humilié de voir sa présidence entachée de façon indélébile par un « vilain mot » – impeachment –, Donald Trump trouvera peut-être une consolation dans les plus récents sondages. Selon un baromètre de Gallup publié mercredi matin, par exemple, son rendement à la Maison-Blanche lui vaut 45 % d’opinions favorables, une hausse de six points de pourcentage depuis octobre.

Les démocrates accusent Donald Trump d’avoir abusé de son pouvoir notamment en gelant une aide militaire de 391 millions de dollars pour forcer l’Ukraine, pays vulnérable en guerre contre la Russie, à enquêter sur l’un de ses rivaux politiques, Joe Biden.

Ils reprochent également au président d’avoir refusé de collaborer à leur enquête en intimant à des collaborateurs de ne pas témoigner ou de ne pas leur remettre des documents.

Le débat sur les articles de mise en accusation s’est mis en branle à 12 h 08, après environ trois heures d’efforts républicains pour ajourner le débat ou en changer les règles. Il a duré huit heures, au cours desquelles les Américains ont pu entendre deux versions complètement différentes de l’affaire ukrainienne.

« Si nous n’agissons pas maintenant, nous manquerions à notre devoir », a déclaré Nancy Pelosi en lançant le débat. « C’est tragique, mais les actes irresponsables du président rendent sa mise en accusation nécessaire. Il ne nous a pas laissé d’autre choix. »

Le représentant républicain de Géorgie, Doug Collins, lui a donné la réplique en dénonçant « une mise en accusation fondée sur des présomptions ».

« Cela n’a rien à voir avec ce qui est juste. Cela n’a rien à voir avec la vérité », a ajouté le numéro un des républicains au sein de la commission judiciaire de la Chambre.