Les attaques virulentes du président des États-Unis, Donald Trump, contre quatre élues démocrates qui pourfendent la politique migratoire de son administration suscitent de sérieux maux de tête dans les salles de rédaction américaines.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Les médias sont divisés quant à la nécessité de souligner eux-mêmes dans leurs reportages le caractère raciste des critiques du chef d’État, voire de désigner celui-ci comme étant raciste.

Le principal intéressé a assuré, hier, sur Twitter qu’il n’avait rien dit de raciste en invitant les représentantes visées à retourner dans les pays « d’où elles sont venues », ce qui n’a pas empêché CNN de l’épingler à ce sujet.

« Le président dément que ses tweets racistes étaient racistes », a écrit en ligne la chaîne, qui a opté depuis longtemps pour un ton résolument critique envers le politicien, après avoir été régulièrement prise pour cible par son administration.

D’autres médias se sont montrés plus réservés en usant de formules détournées dans les articles d’actualités pour traiter de la nature des gazouillis controversés.

Un texte du New York Times relevait notamment que l’insulte lancée par le président avait été « largement désignée comme étant un propos raciste », mais n’employait pas directement ce qualificatif pour le décrire.

Se « montrer clair, précis et direct »

L’approche n’a pas échappé à la journaliste couvrant le secteur des médias pour le Washington Post, Margaret Sullivan, qui presse ses collègues de « dire la vérité ».

Il est raisonnable, écrit-elle, de vouloir se montrer prudent et posé dans le traitement journalistique de sujets épineux, mais il faut, pour y parvenir, se « montrer clair, précis et direct ».

« Lorsque nous faisons face au racisme et au mensonge, on ne peut pas se cacher derrière les notions de neutralité et d’impartialité. Se cacher, c’est renoncer à son devoir. »

Margaret Sullivan, journaliste au Washington Post

Mme Sullivan a poussé l’analyse un cran plus loin en affirmant que les médias qui hésitaient à qualifier le président de « raciste » étaient en quelque sorte « complices » de son discours.

Des médias objectifs ou subjectifs ?

Les discussions à ce sujet s’inscrivent dans un débat plus vaste sur la place de l’objectivité et de la subjectivité en journalisme, qui a gagné en acuité avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Matthew Pressman, professeur associé à l’Université Seton Hall, relève que les premiers journaux américains étaient « fièrement partisans ».

Ce n’est que dans les années 20, écrivait-il récemment dans la revue Time, que l’objectivité et la neutralité se sont imposées comme normes journalistiques.

Ce changement était inspiré en partie par des considérations commerciales, relève l’analyste, puisqu’un excès de partisanerie était susceptible d’aliéner une partie du lectorat potentiel.

Dans les années 40 et 50, les journalistes se contentaient trop souvent de relayer les commentaires sans mise en perspective, mais les choses ont commencé à évoluer, notamment pour contrer les excès du sénateur Joseph McCarthy.

La guerre du Viêtnam, à la fin des années 60, est une période charnière où les journalistes « se sentaient obligés de prendre position », relève en entrevue M. Pressman, qui voit des parallèles avec ce qui se passe aujourd’hui avec Donald Trump.

Cette évolution a été fortement critiquée à l’époque par le camp républicain, qui se plaignait de l’expression récurrente d’un parti pris « progressiste » dans les médias.

La production d’articles de nouvelles « impartiaux et équilibrés », dépourvus d’opinions, s’est ainsi imposée comme la norme, mais la balkanisation du marché médiatique contribue aujourd’hui à renverser la tendance, analyse M. Pressman.

Un nouveau courant

De nombreux médias considèrent qu’il leur est plus profitable de privilégier une couverture ouvertement subjective dans l’espoir de courtiser un segment particulier de la population, poursuit-il.

Certains journalistes défendent aussi cette approche sur une base idéologique. Glenn Greewald, du site The Intercept, est l’un des ténors de ce courant voulant qu’une approche objective dans laquelle chaque partie s’exprime puisse faire le jeu d’intervenants manipulateurs.

« Un journaliste qui a peur de donner l’impression d’exprimer des opinions se gardera souvent de phrases déclaratives relativement à la vérité, en optant plutôt pour une formule lâche et inutile » renvoyant dos à dos les camps en présence, a-t-il énoncé dans un échange écrit en 2013 avec Bill Keller, ex-éditeur du New York Times.

Ce dernier avait rétorqué que les journalistes qui affichent ouvertement leur subjectivité risquent de vouloir « défendre leurs valeurs » et « d’omettre ou de minimiser les faits » contraires à leur vision dans leurs reportages.

« Pas de réponse unique »

Matthew Pressman, qui favorise l’approche objective, pense que les médias défendant cette école de pensée doivent se garder de multiplier les jugements qualitatifs relativement à Donald Trump dans leurs textes d’actualités.

Il ne semble pas problématique, affirme-t-il, qu’une déclaration polémique comme celle où M. Trump invite les élues à retourner dans leur pays soit désignée comme « raciste » puisqu’il s’agit de l’expression d’un « jugement bien informé ».

C’est plutôt aux chroniqueurs et aux éditorialistes, qui disposent d’une plus grande latitude de ton, de poser un jugement sur Trump lui-même, relève-t-il.

« Il n’y a pas de réponse unique valable pour tous les médias. De manière générale, ils doivent se montrer justes et cohérents, et faire preuve de transparence relativement à leurs pratiques journalistiques », conclut M. Pressman.