(New York) Jusqu’à son inculpation lundi à New York pour exploitation sexuelle de mineures, Jeffrey Epstein a bénéficié de traitements de faveur à répétition. Le plus connu est celui qui a permis au financier d’échapper à un procès fédéral en Floride pour trafic sexuel en 2008. Mais plusieurs institutions new-yorkaises ont également ménagé cet ami de personnages célèbres, dont Bill Clinton et Donald Trump, poussant le New York Times à coiffer un de ses éditoriaux récents du titre suivant : « Qui a protégé Jeffrey Epstein ? » Un peu tout le monde, serait-on porté à conclure après avoir fait le tour des cas les plus suspects ou flagrants.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Un article amputé

En 2003, Vicky Ward, journaliste financière et politique, s’est vu confier la mission de brosser un portrait de Jeffrey Epstein pour Vanity Fair. Au lendemain de l’arrestation du financier, elle a accusé l’ancien rédacteur en chef du magazine, Graydon Carter, d’avoir « conclu un marché » avec le riche financier pour retirer de l’article une accusation voulant que ce dernier ait sexuellement abusé d’une mineure. Deux sœurs, dont l’une avait 16 ans au moment des faits allégués, lui ont raconté cette histoire, qui a été corroborée par leur mère et plusieurs autres personnes « de bonne réputation à New York », selon ses dires.

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Graydon Carter, ancien rédacteur en chef du Vanity Fair

« J’ai souvent pensé au fait que si mon article avait été publié en entier – avec le nom et les histoires de ces femmes –, le FBI aurait peut-être épinglé Epstein plus tôt et que peut-être certaines de ses victimes auraient été sauvées. L’argent et les contacts lui ont permis d’échapper à la justice », a tweeté Ward.

Graydon Carter a défendu sa décision d’amputer l’article de Ward en affirmant que son magazine n’avait pas pu convaincre les trois femmes de renoncer à l’anonymat.

Une procureure complaisante

En 2008, dans le cadre d’un accord judiciaire controversé, Jeffrey Epstein a échappé à un procès fédéral pour trafic sexuel en plaidant coupable devant l’État de Floride à une accusation d’avoir sollicité de la prostitution auprès d’une mineure. L’accord prévoyait notamment que son nom soit inscrit au fichier national des délinquants sexuels. Or, en 2011, le financier a fait des démarches auprès d’une juge new-yorkaise pour passer de délinquant de niveau III – le niveau le plus dangereux – à délinquant de niveau I – le moins dangereux.

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Cyrus Vance, procureur du district de Manhattan

Fait étonnant, une procureure représentant le bureau de Cyrus Vance, procureur du district de Manhattan (à ne pas confondre avec le procureur fédéral de Manhattan), a appuyé la demande du financier. La juge Ruth Pickholz en est restée bouche bée. « Je dois vous dire, je suis un peu renversée, car je n’ai jamais vu un bureau de procureur faire quelque chose de semblable », a-t-elle dit en refusant la demande.

Plus tôt cette semaine, Cyrus Vance a déclaré que la demande avait été une erreur et qu’elle avait été commise sans qu’il en ait été informé au préalable. N’empêche, l’affaire a rappelé qu’il s’était déjà montré complaisant face à des New-Yorkais influents aux prises avec des problèmes judiciaires, dont le producteur de cinéma Harvey Weinstein et deux des enfants de Donald Trump, Donald fils et Ivanka.

Une police indifférente

En tant que délinquant sexuel de niveau III, Jeffrey Epstein aurait dû se présenter à la police new-yorkaise tous les 90 jours pour confirmer son adresse. Selon la loi, une première infraction à cette règle aurait pu lui valoir une peine de prison de quatre ans. La deuxième : une peine de prison de sept ans.

Or, depuis 2008 jusqu’à son arrestation samedi soir à l’aéroport de Teterboro, au New Jersey, le financier ne s’est pas présenté une seule fois au NYPD, selon le New York Post. Pourquoi n’a-t-il pas été arrêté pour cette violation de la loi ?

Parce que la somptueuse maison de ville de Jeffrey Epstein, dans l’Upper East Side de Manhattan, n’était pas sa résidence principale, a expliqué le NYPD. Le hic, c’est qu’une juge new-yorkaise a rejeté cet argument lors d’une audience en 2011.

PHOTO YANA PASKOVA, THE NEW YORK TIMES

La façade de la maison de ville de Jeffrey Epstein, dans l’Upper East Side de Manhattan

Lors de cette même audience, l’avocat du financier avait fait valoir que sa résidence new-yorkaise, celle-là même où il est accusé d’avoir sexuellement exploité des dizaines de mineures, était un endroit de « villégiature ». Sa résidence principale se trouve aux îles Vierges.

Cyrus Vance et son bureau ont indiqué, de leur côté, que le NYPD leur avait dit qu’Epstein se conformait aux exigences de la loi sur les délinquants sexuels.

Une banque avenante

Il y a environ dix ans, Jeffrey Epstein a perdu le seul client connu de son fonds spéculatif, Les Wexner, qui est vraisemblablement la source principale de sa richesse. Wexner, fondateur de plusieurs marques connues, dont Victoria’s Secret et Bath & Body Works, a rompu ses liens avec le financier après les premières allégations d’exploitation sexuelle de mineures le visant.

Mais Jeffrey Epstein n’a pas tout perdu. Même après avoir purgé 13 mois de prison à Palm Beach et vu son nom inscrit dans le fichier national des délinquants sexuels, il a réussi à nouer des liens d’affaires avec la Deutsche Bank, l’une des institutions bancaires les moins scrupuleuses du monde. Non seulement celle-ci lui a prêté de l’argent, mais elle lui a également offert des services de gestion de fortune et de courtage.

Les chargés de conformité de la Deutsche Bank l’ont mise en garde contre les dangers que ces liens représentaient pour la réputation de l’établissement. On leur a expliqué qu’Epstein était un client lucratif dont les transactions étaient toutes légales.

Mais, pour une raison encore inconnue, la Deutsche Bank a rompu à son tour ses liens avec le financier en mai dernier.