(New York) L’industrie du taxi se porte mal à New York. Très mal. Au cours des 18 derniers mois, neuf de ses membres, propriétaires ou simples chauffeurs, se sont donné la mort. Des centaines d’autres ont déclaré faillite. Et des milliers ont vu le poids de leurs dettes s’alourdir.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Les causes principales de la crise sembleront familières aux travailleurs du taxi de Montréal. L’arrivée des services de transport en ligne comme Uber et Lyft a grugé dans les revenus de tout le monde. Et la valeur d’une licence de taxi jaune, ce célèbre « médaillon » qui a fait rêver des générations d’immigrants, a dégringolé de 1,3 million de dollars à 150 000 $ en quatre ans.

Mais cette chute spectaculaire de la valeur du « médaillon » ne tient ni à Uber ni à une déréglementation du marché. Elle participe plutôt d’une bulle spéculative qui a éclaté après avoir été gonflée artificiellement par des acteurs prédateurs, comme l’a révélé le mois dernier le New York Times dans une enquête publiée en deux volets.

Et c’est pour amoindrir les conséquences de cette situation que les autorités new-yorkaises se portent ces jours-ci au chevet du taxi dans la mégapole américaine.

Des mesures concrètes

Le maire de New York, Bill de Blasio — qui est aussi l’un des candidats démocrates à la présidence —, a annoncé hier les premières mesures concrètes, dont certaines sont relativement modestes. L’une d’elles permettra aux 9384 propriétaires de « médaillon » d’économiser 10 millions de dollars sur deux ans pour le renouvellement de leur licence. Une autre permettra aux propriétaires et aux chauffeurs d’avoir accès à des services financiers et sociaux dans des centres qui leur seront réservés.

Mais la mesure la plus controversée aura pour effet de prolonger d’une année le plafonnement du nombre de chauffeurs de Lyft et d’Uber à New York. Elle limitera en outre le temps que ces voitures peuvent rouler à Manhattan sans passager. Des amendes de 350 $ pourront être infligées aux entreprises associées aux chauffeurs fautifs.

« Depuis trop longtemps, les services en ligne tirent profit des chauffeurs qui travaillent dur, causant de la congestion dans nos rues et confinant des travailleurs à la pauvreté. Cette époque est révolue à New York. » — Bill de Blasio, maire de New York

« Le plafonnement [des services en ligne] est quelque chose qui unit tous les chauffeurs dans l’ensemble de l’industrie, a commenté de son côté Bhairavi Desai, directrice de l’Alliance des travailleurs du taxi. Aucun chauffeur ne gagne quand les rues sont congestionnées. Les chauffeurs d’Uber et de Lyft finissent avec moins de passagers et les chauffeurs des autres secteurs sont noyés dans la circulation. »

Le conseil municipal de New York a annoncé hier ses propres mesures pour faire face à la crise du taxi. Son président a présenté un ensemble de projets de loi pour empêcher la répétition de la bulle spéculative autour des licences de taxi jaune. Il a également annoncé la tenue d’une audition publique sur le rôle de la Ville dans la création de cette bulle.

Bulle spéculative

Selon l’enquête du New York Times, la valeur du « médaillon » a bondi de 200 000 $ en 2002 à plus de 1 million de dollars en 2014 à la suite de manœuvres prédatrices d’institutions prêteuses, de courtiers en licences de taxi jaune et de gestionnaires de parc. Ceux-ci ont empoché des centaines de millions de dollars en incitant environ 4000 acheteurs à souscrire à des emprunts que plusieurs d’entre eux n’avaient pas les moyens d’acquitter.

La Ville de New York a elle-même contribué à la bulle en décrivant dans des pubs l’achat d’un « médaillon » comme étant un investissement « meilleur que le marché boursier ». Or, quand la bulle a éclaté, elle a abandonné à leur sort la plupart des nouveaux propriétaires de « médaillon », dont plusieurs étaient des immigrants de fraîche date. Au total, plus de 950 d’entre eux ont fait faillite et des milliers d’autres n’en sont pas loin, selon le Times.

« En gros, nous devons aider ces chauffeurs qui ont vu leurs vies bouleversées à cause de la crise des médaillons, a déclaré hier Mark Levine, un des conseillers municipaux chargés de piloter un des projets de loi présentés hier. La Ville a contracté une dette morale envers eux. Elle a contribué aux dommages et également empoché 850 millions de dollars par le biais de la vente des médaillons au cours des années de spéculation. »

Dans la foulée de l’enquête du New York Times, la procureure de l’État de New York, Letitia James, a annoncé de son côté l’ouverture d’une enquête sur les pratiques de prêt dans l’industrie du taxi de New York. La Ville de New York enquête pour sa part sur les courtiers en « médaillons ».