(New York) Chez les démocrates de la Chambre des représentants, Rashida Tlaib et Nancy Pelosi représentent les deux pôles opposés du débat sur l’occasion de lancer une procédure de destitution contre Donald Trump. Lundi matin, elles se sont succédé à la tribune d’une organisation afro-américaine qui tenait son congrès annuel à Detroit.

RICHARD HÉTU
RICHARD HÉTU Collaboration spéciale

« Tant que je n’aurai pas destitué ce président, je ne bougerai pas », a déclaré d’entrée la représentante du Michigan, membre de la « brigade » visée par les tweets racistes de Donald Trump, suscitant les applaudissements enthousiastes de l’auditoire.

À son tour au micro, la présidente de la Chambre a ignoré le sujet de l’« impeachment ». Et elle ne bougera pas sur ce point, tant qu’elle n’y sera pas forcée.

D’où l’importance de l’audition attendue de Robert Mueller, qui s’ouvrira à 8 h 30 ce matin devant la commission judiciaire de la Chambre et se poursuivra, trois heures plus tard, devant la commission du Renseignement de la Chambre, pour deux autres heures.

PHOTO ANNA MONEYMAKER, THE NEW YORK TIMES

Rashida Tlaib

Pour Rashida Tlaib et les autres partisans de la procédure de destitution, le témoignage de l’ancien procureur spécial chargé de l’enquête russe représentera probablement la dernière chance de gagner à leur cause leurs collègues indécis ou récalcitrants.

La procédure de destitution, rappelons-le, doit être lancée par la Chambre des représentants au moyen d’une mise en accusation (impeachment). Il incombe par la suite au Sénat de rendre un verdict.

Lors d’une allocution hier au rassemblement de « Turning Point USA », une organisation de jeunes conservateurs, le président Trump s’en est pris à Rashida Tlaib.

« Elle ne défend en aucune manière les valeurs des habitants du Michigan », a-t-il lancé. Il l’a également qualifiée de « malveillante » et de « folle dérangée ».

Un certain espoir

Ce matin, Rashida Tlaib et compagnie peuvent nourrir un certain espoir en se rappelant le pouvoir de persuasion de Robert Mueller. Après sa première déclaration publique sur son rapport d’enquête, le 29 mai dernier, pas moins de 50 représentants – 49 démocrates et 1 républicain devenu indépendant – ont annoncé leur appui à une mise en accusation du président.

« Je pense qu’il est très important que la Chambre joue son rôle afin de s’assurer que les fautes graves ne soient pas ignorées », a déclaré Justin Amash, le républicain devenu indépendant, après avoir conclu que Donald Trump avait fait entrave à la justice. Ne rien faire signifierait qu’un président « peut violer la loi sans avoir à se soucier des conséquences », a-t-il ajouté, tout en reconnaissant que le Sénat à majorité républicaine choisirait sans doute d’acquitter l’occupant de la Maison-Blanche.

La défection de Justin Amash a porté à 94 le nombre de représentants en faveur de l’« impeachement » de Donald Trump, soit 124 de moins que la majorité nécessaire.

Aucun membre de l’état-major démocrate de la Chambre ne fait encore partie des partisans de la procédure de destitution. Jusqu’à maintenant, Nancy Pelosi et ses principaux lieutenants ont réussi à détourner la majorité du groupe démocrate d’une voie jugée trop risquée sur le plan politique. Ils préfèrent consacrer leurs efforts à la poursuite d’enquêtes régulières sur divers aspects de l’administration Trump et des affaires du président, de même qu’à l’adoption de projets de loi destinés à aider les Américains ordinaires – sur l’assurance maladie et le salaire minimum, par exemple.

PHOTO ERIN SCHAFF, THE NEW YORK TIMES

Nancy Pelosi 

Les démocrates progressistes sont cependant de plus en plus nombreux à mettre en doute cette stratégie. Ils font valoir que les enquêtes ne mènent à rien en raison du refus systématique de la Maison-Blanche d’y collaborer. Et ils déplorent que les projets de loi adoptés par la Chambre sont non seulement ignorés par le Sénat, mais également éclipsés par les déclarations et les actions d’un président qui semble repousser sans cesse les limites de l’acceptable.

Cela étant, Nancy Pelosi n’a jamais fermé la porte à une procédure de destitution.

« Nous irons là où les faits nous conduiront », a-t-elle déclaré la semaine dernière en faisant référence à l’audition de Robert Mueller.

« Crimes et délits graves »

Jerrold Nadler, président de la commission judiciaire de la Chambre, a été plus explicite.

« Le rapport [sur l’affaire russe] présente des preuves substantielles que le président est coupable de crimes et de délits graves, et nous devons laisser Mueller présenter ces faits au peuple américain, puis voir où nous allons à partir de là », a-t-il déclaré sur Fox News dimanche dernier.

« L’administration doit rendre des comptes et aucun président n’est au-dessus de la loi. »

Même s’il ne s’est pas encore prononcé en public pour le lancement d’une procédure de destitution, Jerrold Nadler a déjà prié en privé Nancy Pelosi d’y donner le feu vert. Son emploi de l’expression « crimes et délits graves » donne à penser qu’il pourrait bientôt sortir de sa réserve. Ces mots exacts se retrouvent dans l’article de la Constitution américaine définissant les circonstances justifiant la destitution d’un président.

N’empêche : pour le numéro un des républicains au sein de la commission judiciaire de la Chambre, Doug Collins, l’audition de Robert Mueller n’ajoutera rien de neuf au dossier. Comme tous les représentants de son groupe, il estime que le rapport de l’ancien procureur spécial disculpe le président des accusations de « collusion » avec les Russes et d’entrave à la justice.

« Le fardeau incombe aux démocrates de convaincre le peuple américain qu’ils ne sont pas en train de gaspiller l’argent des contribuables », a déclaré le représentant de Georgie, lundi.

Il s’agit d’un lourd fardeau. Selon un sondage NBC News/Wall Street Journal, l’appui des Américains à une procédure de destitution contre Donald Trump a chuté de 27 % à 21 % de juin à juillet dans l’ensemble de la population.

La donne politique pourrait bien sûr changer si l’audition de Robert Mueller incitait Nancy Pelosi ou Jerrold Nadler à bouger. Autrement, il reviendrait probablement à Rashida Tlaib de bouger et de passer à autre chose.