Les barricades sont levées. Dans la deuxième ville du Kirghizistan, épicentre des violences ethniques des dernières semaines, l'armée a rétabli cette fin de semaine la circulation entre les quartiers kirghiz, ouzbeks et mixtes, sans rencontrer de résistance. Les réfugiés commencent timidement à rentrer, mais la méfiance et les rumeurs de nouveaux affrontements demeurent.

Frédérick Lavoie, collaboration spéciale LA PRESSE

Begaïm Nouralieva retourne dans sa maison pour la première fois depuis plus d'une semaine. Avec une dizaine d'autres habitants kirghiz du quartier Chahid Tepa, à majorité ouzbèke, elle est escortée jusqu'à sa demeure par des soldats en armes. «Nous n'avons pas peur de nos voisins, mais des Ouzbeks qui viennent d'ailleurs», confie la frêle infirmière de 47 ans, visiblement effrayée.

 

Les voisins ouzbeks l'accueillent chaleureusement. En voyant sa maison saccagée et pillée, Begaïm s'effondre en larmes. Mais elle refuse d'accuser les habitants du quartier et de s'avancer sur l'identité des voleurs. Selon Begaïm, «le temps dira» s'il est possible pour les 30 familles kirghizes de Chahid Tepa de continuer d'y vivre.

Pour l'instant, toutefois, mieux vaut ne pas prendre de risques. Après avoir rempli de vêtements quelques sacs de plastique, les Kirghiz repartent en véhicule blindé.

Quelques minutes plus tôt, les blindés défaisaient encore les barricades de fortune du quartier, dressées par la minorité ouzbèke pour se protéger de nouvelles attaques. En moins d'une heure, ils déplacent camions-citernes et cylindres de béton mis en travers de la route, obtenant même du renfort des Ouzbeks, pourtant opposés à l'opération.

À Och, si la confiance entre majorité kirghize et minorité ouzbèke est loin d'être revenue, les tensions s'apaisent. Quelques milliers d'Ouzbeks, principales victimes des violences, ont même repris le chemin de la maison durant le week-end. Selon l'ONU, le conflit a fait 400 000 déplacés et réfugiés.

Au poste frontière improvisé de Vlksm, ouvert dans l'urgence au premier jour des hostilités, des centaines de réfugiés retournent au Kirghizistan, enjambant des barbelés recouverts d'un petit tapis fleuri.

Rumeurs et tensions

Mais chacun reste sur ses gardes. À Och, les rumeurs fusent, laissant planer le doute sur la suite des événements. Même aujourd'hui, il reste difficile de déterminer ce qui a déclenché les hostilités dans la nuit du 10 au 11 juin.

Avant l'embrasement, les tensions ethniques étaient bien réelles, soit. Mais les motifs et l'identité des instigateurs des violences dans la deuxième ville du pays, qui se sont ensuite répandues à d'autres localités du sud du Kirghizistan, demeurent nébuleux.

Y a-t-il eu viol d'étudiantes kirghizes par une bande de jeunes Ouzbeks dans un dortoir du centre-ville? La rumeur kirghize l'assure, mais aucun témoin direct. Pour la minorité ouzbèke, le premier épisode du conflit, c'est l'attaque de leurs quartiers par des hordes d'incendiaires cagoulés, vraisemblablement kirghiz, avec l'aide de véhicules blindés et de soldats.

L'ampleur des dégâts et le nombre de victimes, qui se comptent en centaines voire en milliers, laissent penser que les violences étaient organisées. Plusieurs citoyens et d'ex-officiels soupçonnent le maire d'Och, Melisbek Myrzakmatov, d'avoir commandité les massacres. Le principal intéressé nie et accuse d'improbables groupes islamistes liés au terrorisme international.

Selon certains, le maire aurait voulu aider le président déchu Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir en avril, à reprendre le contrôle du sud du pays. En faisant dérailler le référendum constitutionnel prévu dimanche prochain, il saperait du même coup l'autorité du fragile gouvernement provisoire.

Selon d'autres, le maire ou des groupes mafieux voulaient débarrasser la ville des commerçants ouzbeks prospères.

Ce qui est certain aujourd'hui, c'est qu'Och, Djalal-Abad et d'autres villes et villages du sud du Kirghizistan sont défigurés, déchirés et divisés.

Plusieurs Kirghiz ne cachent pas leurs sentiments nationalistes et estiment que les Ouzbeks, qui forment 15% de la population, devraient quitter «leur» pays. Même s'ils l'habitent depuis des siècles.

Les Ouzbeks, eux, ne font pas confiance aux autorités et aux forces de l'ordre, contrôlées presque sans exception par la majorité kirghize. Pas étonnant pour eux que les seules personnes arrêtées en lien avec les troubles soient d'ethnie ouzbèke ou des «mercenaires étrangers».

Au cours des prochaines semaines, si le calme s'installe, des milliers d'Ouzbeks, déplacés internes ou réfugiés, retrouveront leur maison pillée ou brûlée. Des Kirghiz aussi ont perdu leur toit, et quelques centaines devront décider s'ils retournent dans leur quartier à majorité ouzbèke.

Des comités de réconciliation ont été créés, mais pour l'instant, Ouzbeks et Kirghiz ne s'entendent que sur un seul point: il ne suffirait que d'une étincelle pour remettre le feu aux poudres.