(Nairobi) Le vice-président sortant William Ruto a été déclaré lundi vainqueur de l’élection présidentielle du 9 août, dans une ambiance houleuse marquée par des désaccords au sein de la Commission électorale et l’éruption de violences localisées.  

Publié le 15 août
Hillary ORINDE, avec Simon VALMARY à Eldoret et Nick PERRY à Kisumu Agence France-Presse

À l’issue d’un scrutin pacifique et d’une interminable attente de six jours, l’ambitieux et riche homme d’affaires de 55 ans, parti de rien, a été déclaré vainqueur.  

Le vice-président sortant qui faisait figure de challenger a cumulé 50,49 % des voix contre 48,85 % pour son principal rival, l’ancien opposant historique Raila Odinga soutenu par le pouvoir, selon le président de la Commission électorale (IEBC), de laquelle s’est désolidarisée la majorité de ses membres.  

PHOTO YASUYOSHI CHIBA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une affiche du candidat Raila Odinga

Dans un pays historiquement marqué par les tensions tribales, il est le deuxième membre de l’ethnie kalenjin à devenir chef d’État après Daniel arap Moi (1978-2002) depuis l’indépendance en 1963.  

Il succède à Uhuru Kenyatta, un Kikuyu, pour être le cinquième président du Kenya au terme d’une des élections les plus serrées de l’histoire de son pays.  

« Je travaillerai avec tous les leaders » politiques, dans un pays « transparent, ouvert et démocratique », a immédiatement assuré Ruto dans un discours télévisé.

« Il n’y a pas de place pour la vengeance », a-t-il poursuivi, se disant « totalement conscient » que le Kenya « est à un stade où nous avons besoin de tout le monde sur le pont ».

À Eldoret, son bastion, une foule de plusieurs milliers de personnes a laissé éclater sa joie, certains allant jusqu’à oublier d’écouter le discours de leur leader, chantant ou prononçant des prières les yeux fixés au ciel, tandis que des motos-taxis faisaient hurler leurs klaxons à travers la ville.   

PHOTO SIMON MAINA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un partisan de William Ruto a regardé le dévoilement des résultats sur les genoux, à Eldoret.

« C’est la victoire de tous les gens qui sont en bas de l’échelle, les boda bodas, les mama mbogas » qui vendent des légumes sur les bords de route, s’est réjoui Winnie Ndalut, professeure de biologie de 35 ans.

« Processus opaque »

En début de soirée, depuis le centre national de comptage de la Commission électorale sous haute surveillance policière, son président Wafula Chebukati a annoncé la victoire de William Ruto avec 7,17 millions de votes contre 6,94 millions pour Odinga. Dans un contexte de pression extrême, le président de l’IEBC a par ailleurs déclaré avoir subi « intimidations et harcèlement ».  

Quelques minutes avant cette annonce, quatre des sept commissaires de l’IEBC ont tenu une conférence de presse inattendue, dans un hôtel de Nairobi, affirmant qu’ils rejetaient ces résultats. Ils n’ont cependant pas le pouvoir de les annuler.

« À cause du caractère opaque du processus […] nous ne pouvons pas assumer la responsabilité des résultats qui vont être annoncés », a déclaré la vice-présidente de l’IEBC Juliana Cherera.   

Des violences ont éclaté lundi soir dans certains quartiers populaires de la capitale Nairobi, dont Mathare et Kibera, deux bastions d’Odinga.  

PHOTO BEN CURTIS, ASSOCIATED PRESS

Des partisans de Raila Odinga ont allumé un feu dans le quartier Kibera de Nairobi.

À Kisumu, un autre de ses bastions, la police a tiré des gaz lacrymogènes face à des manifestants qui jetaient des pierres et érigeaient des barrages avec de grosses pierres. Des magasins ont été pillés.

« Nous avons été dupés », a déclaré Isaac Onyango, 24 ans, dans une rue bouclée par deux grands brasiers et des pierres.

Les résultats de toutes les présidentielles depuis 2002 y ont été contestés. Celle de 2017 avait même été annulée par la Cour suprême — une première en Afrique —, saisie alors par M. Odinga.  

Dix ans plus tôt, la contestation des résultats de la présidentielle, également par M. Odinga, avait conduit à des affrontements interethniques faisant plus de 1100 morts et des centaines de milliers de déplacés.  

Malgré ces épisodes postélectoraux mouvementés, le Kenya est considéré comme un îlot de stabilité dans la région, dont plusieurs dirigeants ont félicité lundi soir la victoire de William Ruto.

L’ambassade des États-Unis a quant à elle réservé ses félicitations au peuple kényan et à l’IEBC, demandant aux chefs de partis d’appeler leurs soutiens à s’abstenir de toute violence et d’employer les « mécanismes existants pour la résolution de conflit ».

Coût de la vie

Durant la campagne, MM. Odinga et Ruto, qui se connaissent bien pour avoir été alliés par le passé, ont assuré qu’ils respecteraient les résultats d’élections libres et transparentes, s’engageant à porter leurs éventuels griefs en justice.

Étant donné le faible écart de voix — environ 233 000 — un recours devant la Cour suprême est fort probable.  

Le camp d’Odinga aura sept jours pour le déposer. Le candidat lui-même ne s’est pas exprimé mais sa colistière Martha Karua a déclaré sur Twitter : « Ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini ».  

Avant elle, un membre de leur coalition Azimio la Umoja, Saitabao Kanchory, avait évoqué des « piratages » et des « irrégularités » lors de l’élection qui, selon lui est « peut-être la plus mal gérée de l’histoire de notre pays ».

Le scrutin, qui comprenait également les élections législatives et locales, a été marqué par une participation en baisse, à environ 65 %, contre 78 % en 2017.

Une certaine désillusion envers le politique mais aussi l’actuelle flambée des prix ont dominé la campagne électorale. La pandémie, puis la guerre en Ukraine ont en effet durement touché cette locomotive économique régionale, qui malgré une croissance dynamique (7,5 % en 2021) reste très inégalitaire.

Défendant une « économie du bas vers le haut », William Ruto s’est proclamé porte-parole des « débrouillards » face aux dynasties politiques incarnées par Kenyatta et Odinga.

Il devra également avec son vice-président Rigathi Gachagua, comme lui empreint d’une réputation sulfureuse, faire face à l’envolée de la dette et à la corruption endémique.