Depuis des mois, la colère grandissait au Burkina Faso. La population, tout comme l’armée, était excédée par les violentes attaques de groupes djihadistes au pays. Le coup d’État militaire survenu lundi est le dernier élément dans une crise qui secoue la région. Quatre mots pour comprendre.

Publié le 26 janvier
Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

Armée

Des militaires à court de rations. Des soldats mal préparés. Des équipements inadéquats. L’armée burkinabée s’est plainte de son manque de moyens alors qu’elle faisait les frais d’attaques meurtrières perpétrées par des groupes djihadistes. Le président Roch Marc Christian Kaboré, d’abord élu en 2015, avait fait campagne en 2020 en promettant de lutter contre le terrorisme. Mais les regroupements islamistes ont plutôt pris du galon au pays dans les dernières années, tuant 2000 personnes et en poussant quelque 1,5 million d’autres à fuir leur demeure dans les 6 dernières années. Le nouveau coup d’État militaire est survenu « dans un contexte d’insécurité générale où les soldats burkinabés s’en prennent plein la gueule, où le nombre de morts ne fait qu’augmenter et que, pour eux, le gouvernement ne leur offre pas ce dont ils ont besoin pour combattre », résume Marc-André Boisvert, chercheur postdoctoral au Centre FrancoPaix. « Quand Kaboré a été porté au pouvoir, l’une des choses qu’il devait faire était de rebâtir l’armée complètement », note Daniel Eizenga, chercheur au groupe de réflexion Africa Center for Strategic Studies, à Washington, soulignant que son prédécesseur, au pouvoir pendant 27 ans, avait laissé la situation de l’armée régulière se dégrader.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Roch Marc Christian Kaboré

Djihadistes

Depuis une décennie, les groupes djihadistes ont gagné en importance dans la région du Sahel. L’une des attaques les plus meurtrières survenues au Burkina Faso dans les dernières années s’est déroulée en juin dernier dans une zone où le pays partage des frontières avec le Mali et le Niger. Les groupes présents dans la région, affiliés à Al-Qaïda et au groupe armé État islamique, sont loin d’être homogènes : leurs attaques peuvent être motivées autant par des intérêts politiques ou idéologiques que par les gains illicites de divers trafics. « Au Burkina Faso, il y a des activités de tous ces différents types de groupes, ce qui rend particulièrement difficile d’arriver avec une stratégie efficace pour contrer leur menace, parce que, bien évidemment, on n’affronte pas une menace idéologique ou une menace criminelle de la même façon, d’un point de vue sécuritaire », précise M. Eizenga. Les Burkinabés du sud-ouest, de l’est et du nord du pays, explique Daniel Eizenga, sont particulièrement secoués par les attaques islamistes, qui s’inscrivent dans une dynamique dépassant les limites de son territoire.

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Attaque perpétrée dans le village de Solhan, en juin dernier

Région

« Il faut vraiment lire ce qui se passe au Burkina Faso en lien avec la dernière année et demie au Sahel – c’est-à-dire deux coups d’État au Mali et un coup d’État au Tchad après la mort du président –, on pourrait peut-être faire un lien avec les coups d’État en Guinée et au Soudan », dit Bruno Charbonneau, professeur titulaire au Collège militaire royal de Saint-Jean. Il y voit une sorte de « momentum régional » qui convainc des militaires désillusionnés de renverser le pouvoir. Le Mali, l’un des voisins du Burkina Faso, est mené par une junte militaire depuis un an et demi. Ce pays est d’ailleurs au cœur de l’instabilité régionale et préoccupe particulièrement la communauté internationale depuis le putsch de 2012. La France mène une opération antidjihadiste dans la région, incluant le Burkina Faso. Sur les quatre pays où elle se déroule, un seul, le Niger, a encore un président désigné en poste. « C’est monumental, comme échec, pour une mission qui devait stabiliser la situation, rebâtir les États. Tout ce qu’on constate depuis au moins 2015, c’est une dégradation continue, avec les résultats d’aujourd’hui », dit M. Charbonneau, aussi directeur du Centre FrancoPaix.

PHOTO FLORENT VERGNES, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un soldat malien

Soutien

L’insécurité des dernières années et des derniers mois a d’ailleurs renforcé le sentiment antifrançais au Burkina Faso, alors que les forces françaises devaient justement mettre un terme aux attaques djihadistes. « C’est la montée d’une forme de populisme qu’on voit bien au Mali aussi, où on critique beaucoup la France, notamment, et où l’on voit les militaires comme des sauveurs pour renverser le gouvernement civil qu’on croit corrompu ou inefficace ; on pense que les militaires feront mieux », indique M. Charbonneau. Dans les rues de la capitale Ouagadougou, des centaines de manifestants ont exprimé mardi leur soutien aux militaires qui ont chassé le président Kaboré du pouvoir. Parmi la foule, des drapeaux maliens et russes ont été aperçus – perçus comme un appel à la coopération avec Moscou, comme au Mali. Les militaires qui se sont emparés du pouvoir n’ont pas annoncé de plan pour la suite. « Je pense que ce qui doit arriver est la mise en place d’un gouvernement civil pour s’occuper immédiatement de l’administration de la sécurité », souligne M. Eizenga, qui reste pessimiste pour ce pays « très, très fragile ».

PHOTO ANNE MIMAULT, REUTERS

Manifestation mardi à Ouagadougou

Avec l’Agence France-Presse

20,3 millions

Population du Burkina Faso

274 220 km⁠2

Superficie du pays

Source : Banque mondiale