(Beyrouth) À coups de publications, de mots-clés en arabe et à grand renfort de versets coraniques, les rebelles tigréens se mobilisent en ligne pour rallier le monde arabe au combat qui les opposent depuis plus d’un an aux troupes éthiopiennes.

Publié le 29 déc. 2021
Khaled SOUBEIH Agence France-Presse

Parmi les sept millions de Tigréens, quasiment tous chrétiens orthodoxes, environ 5 % sont musulmans. Et être en minorité n’empêche pas les militants musulmans d’interpeler régulièrement les près de deux milliards de fidèles de l’islam dans le monde.  

« Par le passé, vous avez eu besoin du Tigré […] Maintenant, c’est le Tigré qui a besoin de vous », proclame ainsi l’un d’eux dans une vidéo sur YouTube.

Car pour faire valoir leur cause, les insurgés ont une carte maîtresse en main : le Tigré est l’une des premières régions d’Afrique où l’islam s’est implanté.

Il y a 1400 ans, aux premières années de l’islam, pour éviter les persécutions, plusieurs compagnons du prophète Mahomet avaient trouvé refuge auprès du Négus, le roi – chrétien – de l’Éthiopie d’alors.

Dans le monde arabe, où l’islam est enseigné à l’école, cet épisode ainsi que le nom du royaume antique du Tigré, Aksoum, est inscrit dans l’imaginaire collectif.

Et des milliers de Tigréens ayant appris à lire le Coran en arabe mettent aujourd’hui à profit leurs connaissances pour toucher les 300 millions d’internautes que compte le monde arabe, dont 187 millions actifs sur Facebook.

Audience grandissante

Longtemps, les publications en arabe sur les réseaux sociaux au sujet de l’Ethiopie ont seulement été le fait de Soudanais et d’Egyptiens s’inquiétant du projet de méga-barrage de leur voisin sur le Nil et de possibles pénuries d’eau.

Mais depuis que le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a envoyé l’armée fédérale au Tigré en novembre 2020, les occurrences du mot « Ethiopie » en arabe se multiplient.

Soixante-dix millions de mentions j’aime, de clics, de publications et de commentaires ont été recensés, selon l’outil de mesure de l’audience sur les réseaux sociaux Crowdtangle.

« Combien de fois une troupe peu nombreuse a, par la grâce d’Allah, vaincu une troupe très nombreuse ! », proclame une publication, reprenant le verset coranique racontant l’épique bataille de David contre Goliath.  

Une métaphore que les rebelles tigréens filent à l’envi depuis qu’Addis Abeba cherche à arrêter et désarmer les dirigeants du parti localement au pouvoir, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), l’accusant d’avoir attaqué des camps militaires fédéraux.  

Depuis, les rebelles ont annoncé cette semaine se replier sur le Tigré.

« Merci pour ces infos »

Si les références sont coraniques, « le conflit en Ethiopie n’est pas religieux mais ethnique », nuance Moustafa Habachi, un militant qui parle sous un nom d’emprunt à l’AFP, en arabe.

« Notre maîtrise de l’arabe et notre culture islamique nous aident à nous adresser aux mondes arabe et musulman pour faire connaître notre cause », explique-t-il dans une langue châtiée.

« Les Arabes s’intéressent de plus en plus à ce qui se passe en Éthiopie mais nous n’avons aucun média tigréen en arabe », déplore-t-il.

Pour y remédier, ce trentenaire a monté avec d’autres des pages et des comptes sur les réseaux sociaux. Ils y diffusent images et vidéos commentées en arabe pour rendre compte des affrontements comme de la situation humanitaire dans la région, où les communications sont coupées dans les zones de combats et l’accès des journalistes restreint.

Autre exemple : ce compte Twitter comptant 40 000 abonnés quelques mois après sa création, intitulé « Tigré en arabe » et tenu, selon sa présentation par des « Tigréens musulmans exilés ». Il traduit les déclarations des dirigeants rebelles en arabe et publie des réactions aux déclarations d’Addis Abeba.  

Et le message semble reçu, comme en témoigne le commentaire d’un internaute arabe, Ahmed Moheb, sous une vidéo de la chaîne pro-TPLF « Weyani Digital Media ».

« Merci pour ces infos en arabe qui nous aide à comprendre ce qui se passe en Ethiopie et en particulier au Tigré », a-t-il écrit en arabe.