La campagne en vue de l’élection présidentielle censée avoir lieu en Libye le 24 décembre fait des vagues jusqu’au Canada.

Publié le 21 déc. 2021
Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

L’un des trois principaux candidats à la présidence, l’actuel premier ministre Abdelhamid Dbeibah, est accusé d’avoir fabriqué de toute pièce le diplôme de maîtrise en génie civil qu’il prétend avoir décroché en 1992 à l’Université de Toronto.

PHOTO HAZEM AHMED, ARCHIVES REUTERS

Le premier ministre de la Libye, Abdelhamid Dbeibah, annonçant sa candidature à la présidentielle, à la fin de novembre

Trois ans plus tôt, le même établissement lui aurait décerné un diplôme de premier cycle, également en génie.

C’est un militant libyen, Husam El Gomati, qui a lancé l’accusation de diplôme trafiqué sur les réseaux sociaux. L’Université de Toronto a mis plusieurs jours, la semaine dernière, à fouiller ses archives à la recherche d’une trace du passage de M. Dbeibah.

Comme les noms arabes sont souvent orthographiés de plusieurs façons, l’université a essayé de retrouver ce prétendu étudiant sous au moins six translittérations. Elle ne l’a jamais trouvé.

« Nous avons cherché dans nos registres et n’avons trouvé aucune entrée correspondant à l’information que vous nous avez soumise », affirme l’université dans un courriel envoyé vendredi dernier.

L’établissement ne va pas jusqu’à dire que M. Dbeibah ne s’est jamais assis dans ses salles de classe. Seulement qu’il n’a trouvé aucune preuve de sa présence.

Controverses en série

Si l’affaire a fait du bruit en Libye, elle est peu susceptible de changer le cours d’une campagne électorale qui n’en est pas à une controverse près.

La liste des candidats compte 98 noms. Les trois candidats en tête traînent tous des squelettes dans leurs valises. Et peu importe lequel des trois remportera le vote au deuxième tour, sa victoire risque de plonger le pays dans le chaos.

Après des années de guerre civile, la Libye connaît un calme relatif depuis le cessez-le-feu conclu le 20 octobre 2020. Mais cette paix fragile risque de voler en éclats avec des camps politiques qui ne reconnaissent pas leur légitimité mutuelle.

« Il y a un risque qu’une faction prétende avoir gagné alors que les autres contesteront la légitimité de sa victoire, ce qui pourrait conduire à une explosion de violence », prédit Claudia Gazzini, spécialiste de la Libye au sein de l’International Crisis Group, une organisation spécialisée dans l’étude et la prévention des conflits.

« Pour éviter ce scénario, il serait bon de reporter l’élection », dit-elle.

À quatre jours du vote, il n’y a aucun signe de campagne électorale sur le terrain, et plusieurs observateurs pensent que le vote n’aura tout simplement pas lieu.

« Il n’y a personne qui veut cette élection, elle n’aura pas lieu », tranche Iman Bughaigis, une orthodontiste qui avait été très engagée dans le mouvement de révolte contre le régime de Mouammar Kadhafi, à Benghazi, au printemps 2011.

Mais les protestataires de la première heure avaient vite été dépassés par des groupes rebelles qui ont mis la main sur les entrepôts d’armes du dictateur libyen renversé.

La sœur de Mme Bughaigis, la juriste Salwa Bughaigis, a été assassinée en juin 2014. Iman Bughaigis a alors fui son pays avec sa famille. Elle est depuis réfugiée au Portugal, d’où elle suit cette campagne électorale dont elle n’attend rien de bon.

Peu importe qui serait élu, les principaux candidats sont tous des opportunistes corrompus et des criminels de guerre.

Iman Bughaigis, Libyenne réfugiée au Portugal

« Aucun d’entre eux n’est vraiment prêt à construire un État. »

Le fils, le maréchal et le premier ministre

La candidature qui a été la plus remarquée est celle de Saif al-Islam Kadhafi, fils de l’ancien dictateur qui a régné sur la Libye pendant plus de 40 ans et qui a été assassiné en octobre 2011.

Arrêté et traduit en justice par les rebelles, Saif al-Islam a été libéré en 2016. Son image de réformateur a été écorchée par la ligne dure qu’il avait adoptée pendant la guerre civile de 2011. Il est aujourd’hui recherché par la Cour pénale internationale relativement à des accusations de crimes de guerre.

PHOTO IMED LAMLOUM, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Saif al-Islam Kadhafi, fils de l’ancien dictateur, en 2011

Comment un homme associé à une dictature implacable peut-il espérer susciter suffisamment d’appuis pour briguer la présidence de son pays, 10 ans après la chute de l’ancien régime ?

Pour de nombreux Libyens qui ont grandi après la chute de Kadhafi, les années qui ont suivi sont une source de désenchantement, observe Claudia Gazzini.

Saif al-Islam est le visage jeune de l’ancien régime, c’est un symbole, beaucoup de Libyens sont toujours pro-Kadhafi dans leur cœur.

Claudia Gazzini, spécialiste de la Libye au sein de l’International Crisis Group

La nostalgie d’une époque révolue et le fait que Saif al-Islam Kadhafi, qui approche la cinquantaine, soit resté à l’extérieur de la scène politique libyenne pendant une décennie jouent en sa faveur.

L’un de ses deux principaux adversaires, Khalifa Haftar, 78 ans, est un militaire qui a d’abord combattu Mouammar Kadhafi puis fondé sa propre armée dans l’est de la Libye. Il a aussi dirigé une sorte de gouvernement non reconnu à Tobrouk, près de la frontière avec l’Égypte.

PHOTO ESAM OMRAN AL-FETORI, ARCHIVES REUTERS

Khalifa Haftar annonçant sa candidature à l’élection présidentielle, à la fin de novembre

En 2019, il a lancé un appel à une offensive contre la capitale libyenne, Tripoli. Un ressortissant canadien originaire de Libye poursuit le maréchal Haftar devant des tribunaux américains pour les crimes commis lors d’une offensive contre Benghazi, dans l’est de la Libye.

Ses adversaires estiment que le maréchal Haftar n’est pas admissible, puisqu’en plus de sa nationalité libyenne, il est aussi citoyen des États-Unis.

La candidature d’Abdelhamid Dbeibah est quant à elle contestée parce qu’il exerce actuellement les fonctions de premier ministre, ce qui lui donne un avantage inéquitable, selon ses adversaires. « Il fait campagne avec l’argent de la banque nationale, il distribue de l’argent pour se faire élire », déplore Iman Bughaigis.

« Khalifa Haftar et Saif al-Islam veulent des élections seulement s’ils les gagnent », résume-t-elle.

Et puis, cerise sur le gâteau, il y a cette histoire de possibles faux diplômes.

Les candidatures de ces trois hommes ont toutes été contestées puis validées par des tribunaux ou la Commission électorale.

Divisions géographiques

Ce qui complique ce scrutin qui n’aura peut-être pas lieu, c’est que les allégeances des trois principaux candidats sont déterminées par les régions où ils trouvent leurs appuis. Khalifa Haftar, dans l’est du pays. Abdelhamid Dbeibah, dans la région de la capitale Tripoli, dans l’ouest, et Saif al-Islam, surtout dans le sud.

Tout ça alors que la loi électorale, qui n’a jamais été votée par le Parlement mais adoptée par décret, est largement contestée.

Le cocktail est explosif. Et l’élection, parrainée par l’ONU qui cherche à pacifier la Libye après une décennie de chaos meurtrier, risque au contraire de la replonger dans un nouveau cycle de violence.