Une guerre civile qui s’enlise. Un premier ministre qui prend les armes. Des exactions de part et d’autre. La menace d’une épuration ethnique. L’Éthiopie pourrait-elle être le prochain Rwanda ?

Publié le 29 nov. 2021
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Ce n’est pas tous les jours qu’un Prix Nobel de la paix enfile un uniforme militaire. Mais en Éthiopie, on n’en est plus à un glissement près.

La guerre civile, qui dure depuis un an dans ce pays de la Corne de l’Afrique, s’est intensifiée d’un cran cette semaine, alors que le premier ministre Abiy Ahmed a annoncé son intention de rejoindre lui-même le front pour mater les rebelles tigréens.

L’homme politique de 45 ans a déclaré qu’il était temps d’« enterrer l’ennemi » et de « mener le pays avec des sacrifices ». Une vidéo diffusée samedi le montre sur le champ de bataille, affirmant que l’armée allait « détruire » les rebelles du Tigré.

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO SUR LE COMPTE TWITTER D’ABIY AHMED

Abiy Ahmed, premier ministre d’Éthiopie, dans une vidéo le montrant sur le champ de bataille

Ce geste d’éclat vise à renverser le cours de la guerre, alors que les forces tigréennes se trouvaient vendredi à une centaine de kilomètres d’Addis Abeba. Leur entrée dans la capitale éthiopienne est toujours incertaine, mais la menace est assez réelle pour que des pays occidentaux, dont le Canada, les États-Unis et la France, exhortent leurs ressortissants à quitter l’Éthiopie.

Ce conflit aurait jusqu’ici fait plusieurs milliers de morts et 2 millions de déplacés. Un demi-million de personnes seraient menacées par la famine, tandis que se multiplient les signes avant-coureurs d’une épuration ethnique.

« C’est très sérieux », résume Alex de Waal, directeur général de la World Peace Foundation et spécialiste de l’Afrique à l’Université Tufts, au Massachusetts.

Aux racines du conflit

Abiy Ahmed a remporté le prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir mis fin aux hostilités qui duraient depuis 10 ans entre l’Éthiopie et l’Érythrée voisine.

Mais la diplomatie ne semble pas être à son programme dans le cas du Tigré.

Cette région pauvre, située à l’extrême nord du pays, ne représente que 7 % de la mosaïque nationale, qui se compose d’environ 80 ethnies. Mais cela n’a pas empêché son principal parti, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), de s’imposer pendant 27 ans comme la principale force politique en Éthiopie.

PHOTO GIULIA PARAVICINI, ARCHIVES REUTERS

Résidants du Tigré marchant près de véhicules incendiés

Ce quasi-monopole a pris fin avec l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018. Issu des deux ethnies principales du pays (oromo et amhara), le jeune premier ministre a réduit progressivement l’influence du FLPT, qui s’en est trouvé marginalisé et a fini relégué dans l’opposition.

Au mois d’août 2020, Abiy Ahmed annonce qu’il reporte les élections en Éthiopie en raison de la COVID-19. Mais le FLPT ne l’entend pas ainsi et décide d’aller de l’avant avec son propre scrutin régional.

Le premier ministre punit cette dissidence en gelant les fonds publics destinés au Tigré. Le 4 novembre 2020, il lance une offensive armée sur la région, accusant le FLPT d’avoir attaqué une base militaire fédérale. Soutenu par l’armée érythréenne et par du matériel militaire acheté à la Turquie, il promet une sortie de crise rapide.

Mais le conflit s’enlise et se transforme en crise humanitaire, et on rapporte depuis massacres, enlèvements, torture et violences sexuelles à l’endroit des populations, ainsi qu’une famine au Tigré, qui déborde désormais sur les régions de l’Amhara et de l’Afar, où les combats se sont étendus.

Samedi, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a déclaré sur Twitter que 79 camions transportant de l’aide alimentaire et des équipements étaient arrivés cette semaine à Mekele, capitale du Tigré.

Un « exalté »

Un rapport de l’ONU publié début novembre évoque de possibles crimes contre l’humanité et des crimes de guerre des deux côtés. Mais Sabine Planel, spécialiste de l’Éthiopie à l’Institut français de recherche pour le développement, dénonce sans hésiter la dérive à « caractère génocidaire » du régime à l’endroit des Tigréens.

Depuis la déclaration de l’état d’urgence par Abiy Ahmed, le 2 novembre, des milliers d’arrestations arbitraires fondées sur l’appartenance ethnique auraient eu lieu dans le pays. De nombreux abus, expulsions et disparitions seraient constatés parmi la communauté tigréenne d’Addis Abeba, où des milices armées sillonnent les rues.

Depuis quelques semaines, on voit arriver le deuxième cliquet d’un génocide, où ce sont les populations entre elles qui s’éliminent sur des critères ethniques.

Sabine Planel, spécialiste de l’Éthiopie à l’Institut français de recherche pour le développement

Mme Planel admet que des exactions ont été commises par l’armée tigréenne sur d’autres populations, dont les Afars et les Amharas, mais elle souligne que celles-ci ne se sont jamais accompagnées d’un « appel à un anéantissement » de ces communautés.

« Abiy Ahmed, au contraire, appelle à l’annihilation des Tigréens. Il entretient une confusion entre un groupe politique [le FLPT] et l’ensemble des populations civiles, ce qui est totalement irresponsable pour un gouvernant. Dans sa déclaration de l’état d’urgence, il décrit tous les Tigréens comme une menace à la nation », dit-elle.

Selon Roland Marchal, chercheur au CNRS et expert en matière de guerres civiles africaines, ce discours révèle le vrai visage du premier ministre éthiopien, un chrétien évangélique en croisade « existentielle » pour la préservation de l’unité nationale.

« Il pense qu’il incarne une solution christique au drame éthiopien et pour la réconciliation éthiopienne. Il dit qu’il faut aller jusqu’au martyre. C’est un exalté. Un gars dangereux », résume tout simplement M. Marchal.

Scénario catastrophe

Forte d’une fulgurante avancée au cours des dernières semaines, l’armée tigréenne, mieux entraînée et désormais appuyée par des groupes indépendantistes oromo (est du pays), pourrait atteindre Addis Abeba dans les prochains jours.

Mais il est peu probable que le FLPT s’installe dans la capitale, où il rencontrerait l’hostilité de la population.

Ce qu’ils cherchent, c’est la possibilité de se gouverner eux-mêmes, que ce soit dans le cadre d’une fédération redéfinie ou d’une confédération. Ils préféreront profiter de ce gain pour renverser le rapport de force et négocier leur autonomie.

Alex de Waal, directeur général de la World Peace Foundation

Selon Mme Planel, le scénario d’une victoire fédérale est plus inquiétant. Car il implique le maintien au pouvoir d’un régime « antidémocratique qui appelle au génocide ».

Dans une lettre ouverte au quotidien britannique The Guardian, des personnalités du monde politique et universitaire, dont l’ancienne première ministre néo-zélandaise Helen Clark, appelaient vendredi la communauté internationale à se mobiliser pour éviter la « catastrophe » d’un nouveau Rwanda, tandis que l’ONU, l’Union africaine et les États-Unis intensifiaient les efforts diplomatiques pour obtenir un cessez-le-feu… sans succès pour le moment.

Deuxième pays d’Afrique avec 110 millions d’habitants, l’Éthiopie est un allié clé de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamique. On craint les impacts du conflit dans une région fragile, avec des pays instables comme le Soudan et la Somalie.

Avec l’Agence France-Presse