La population du Tigré est frappée de plein fouet par le blocus imposé depuis des mois à la région rebelle par le gouvernement éthiopien et ses alliés, qui freinent rigoureusement l’entrée de nourriture, de médicaments et de carburant malgré les mises en garde des Nations unies quant à la gravité de la situation humanitaire.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Fin septembre, le coordonnateur des secours d’urgence de l’organisation internationale, Martin Griffiths, a prévenu qu’il était hanté par le risque de voir survenir une grande famine comme celle qui avait frappé le pays dans les années 1980.

« C’est ça qui tient les gens éveillés la nuit, la crainte que ce soit ce qui nous attend et que ça se produise bientôt », a-t-il souligné en entrevue avec l’Associated Press.

Son appel n’a pas infléchi la posture martiale du premier ministre Abiy Ahmed, qui maintient la ligne dure contre la région après avoir échoué dans son plan de venir rapidement à bout des velléités autonomistes des rebelles du Front de libération du peuple du Tigré.

L’intransigeance du gouvernement se reflète notamment dans les plus récentes données du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA).

Elles indiquent que 52 000 personnes seulement ont pu recevoir de l’aide alimentaire dans la semaine du 7 au 13 octobre, alors que plus de cinq millions de personnes sont visées par les organisations humanitaires dans la région.

La dépendance alimentaire est exacerbée par le fait que la production agricole a été grandement réduite par les affrontements et devrait atteindre entre 25 et 50 % de son niveau normal.

PHOTO TIKSA NEGERI, ARCHIVES REUTERS

Fatuma Hussein, 65 ans, est assise dans un camp de personnes déplacées avec les membres de sa famille à Dessie, en Éthiopie.

Le pourcentage d’enfants souffrant de malnutrition sévère continue d’augmenter de semaine en semaine et atteint aujourd’hui un niveau « alarmant », préviennent les experts.

Al Jazeera a rapporté il y a quelques semaines que le principal hôpital de la capitale, Mekelle, avait reçu sur une période de deux mois une soixantaine d’enfants souffrant de malnutrition sévère et que six d’entre eux étaient morts.

Alex de Waal, spécialiste de la Corne de l’Afrique rattaché à l’Université Tufts, note qu’il n’y a pas d’afflux massif de réfugiés à Mekelle parce que les gens vivant en région savent qu’ils ne pourront pas y trouver de la nourriture.

« En restant dans leur village, ils peuvent toujours espérer trouver des baies dans leur environnement immédiat. Beaucoup de gens en sont réduits à manger de l’herbe ou des feuilles », relate l’analyste, qui se base notamment sur le témoignage du directeur d’une organisation non gouvernementale récemment forcé de quitter la région.

« Il pense que des milliers de personnes sont en train de mourir de faim dans des villages isolés. Mais son équipe ne pouvait plus s’y rendre faute de carburant », explique M. de Waal.

« Finalement, il a choisi de retirer son personnel [de la région] parce qu’il n’avait plus de médicaments, plus de stocks à distribuer et qu’il ne savait pas quand viendrait le prochain avion », ajoute l’analyste.

Selon l’OCHA, trois des sept organisations collaborant avec les Nations unies pour assurer la distribution de l’aide alimentaire au Tigré ont été forcées de réduire leurs activités depuis le 11 octobre faute de carburant. Et les quatre autres devront cesser de se rendre à l’extérieur de Mekelle d’ici une semaine si rien ne change.

« Chaque côté a diabolisé l’autre »

La détérioration de la situation humanitaire dans la région a une incidence directe sur le conflit, qui s’est étendu aux régions voisines d’Amhara et d’Afar, entraînant le déplacement forcé de dizaines de milliers de personnes.

Les rebelles, note M. de Waal, ont réussi au début de l’été à repousser les troupes gouvernementales du Tigré, suscitant une réaction punitive d’Addis-Abeba, et cherchent maintenant à élargir leur action afin de briser le blocus en cours et rouvrir les voies d’accès pour l’aide humanitaire.

Même s’ils ont gain de cause, je ne sais pas ce que fera l’ONU si le gouvernement continue de dire qu’il ne permettra pas à l’aide humanitaire de passer.

Alex de Waal, spécialiste de la Corne de l’Afrique rattaché à l’Université Tufts

Dans une analyse récente, l’International Crisis Group prévenait que l’avenue militaire préconisée par les deux camps risquait à terme de « déchirer le pays », aux prises avec de vives tensions ethniques.

« Chaque côté a diabolisé l’autre et présente une version radicalement différente des raisons de l’éclatement du conflit et de ce qui se passe actuellement », a souligné l’organisation.

Le premier ministre Abiy Ahmed, qui avait reçu en 2019 le prix Nobel de la paix pour ses efforts de rapprochement avec l’Érythrée, a remporté haut la main avec son parti les élections législatives tenues durant l’été et se réclame de ce résultat contesté pour légitimer les efforts militaires en cours.

Les rebelles tigréens veulent pour leur part se placer en position de « dicter les termes d’un règlement négocié », relève M. de Waal.

Le niveau de confiance entre les belligérants « est à son plus bas », ce qui complique, dit-il, toute perspective de solution négociée alors qu’une catastrophe pour l’humanité se profile à l’horizon.