Après une journée de manifestations citoyennes, le président tunisien Kaïs Saïed s’est octroyé le pouvoir exécutif, le dimanche 25 juillet, avant de congédier plusieurs membres du gouvernement. Cet universitaire et juriste, qui a bloqué les travaux parlementaires pour 30 jours, est accusé de coup d’État par ses opposants. Saïed détient l’appui d’une partie de la population, indignée par la gestion de la crise sanitaire et la détérioration de la situation économique et sociale dans ce pays d’Afrique du Nord.

Pascaline David
Pascaline David La Presse

Des mouvements de protestation contre la gestion de l’épidémie de coronavirus – entre autres – ont eu lieu dimanche dans toutes les villes du pays, selon plusieurs journaux locaux, dont le site d’actualités tunisien Kapitalis. Cette journée du 25 juillet correspondait à la commémoration du 64anniversaire de la proclamation de la République tunisienne.

« Dix ans après la révolution tunisienne, nous pouvons considérer que ce qui se passe est un vrai tournant », relève Safa Ben Saad, professeure associée à l’Université de Sherbrooke. « Saïed bénéficie d’une légitimité électorale solide, et les mesures déclarées ont été accueillies par des scènes de liesse partout en Tunisie. »

PHOTO YASSINE MAHJOUB, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des supporters du président Saïed célèbrent devant le bâtiment du parlement barricadé par l’armée dans la capitale Tunis.

Lors d’une déclaration publique, Kaïs Saïed a justifié sa décision de prendre la tête de l’exécutif par l’article 80 de la Constitution, qui envisage des mesures exceptionnelles en cas de « péril imminent ».

Pour Jean Lachapelle, chercheur à l’Université de Göteborg, en Suède, le fait que ces mesures soient populaires est inquiétant. « Le démantèlement des institutions démocratiques se fait souvent avec le soutien d’une partie de la population, indique-t-il. C’est une crise sérieuse qui pose un réel danger pour la démocratie en Tunisie. Jusqu’à présent, la démocratie tunisienne reposait sur un consensus fragile entre les partis politiques. »

PHOTO SLIM ABID, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le président tunisien Kaïs Saïed a dirigé une réunion de sécurité avec des membres de l’armée et des forces de police à Tunis, dimanche.

Le pays paralysé

Selon les plus récentes données du ministère de la Santé, 7 % de la population tunisienne est doublement vaccinée et 90 % des lits disponibles aux soins intensifs sont occupés.

« La pandémie n’a fait qu’aggraver les choses en montrant la faiblesse et le manque de leadership du gouvernement Mechichi. Mais la colère grognait en Tunisie bien avant », lance Safa Ben Saad.

Je crois sincèrement qu’il y a un maillon absent de la transition démocratique tunisienne, incapable de former une élite politique fonctionnelle.

Safa Ben Saad, professeure associée à l’Université de Sherbrooke

Mme Ben Saad précise que le pays est paralysé depuis des mois à cause de la rivalité entre Saïed et Mechichi. « Cette situation était politiquement insupportable et avait des conséquences graves sur la gestion de la crise économique et sanitaire », ajoute-t-elle.

Établi à Montréal, Wadii Chamak est en contact régulier avec ses amis et sa famille en Tunisie. « L’inflation, la détérioration de la situation économique et sociale, le cirque parlementaire, la destruction de l’image de la Tunisie, la gestion catastrophique de la situation sanitaire : tout ça a fait qu’une grande tranche du peuple a salué et célébré la décision du président [dimanche] », affirme le Montréalais originaire de la Tunisie.

Pour M. Chamak, le gouvernement de Hichem Mechichi est responsable des milliers de morts de la COVID-19. « Ils ont pillé tout ce qu’ils ont pu piller. Les gens en étaient rendus à regretter la dictature de Ben Ali », s’exclame-t-il.

Après 23 ans de dictature, Zine el-Abidine Ben Ali a été chassé du pouvoir par le peuple, lors de la révolution du Printemps arabe en 2011.

PHOTO ZOHRA BENSEMRA, ARCHIVES REUTERS

Des manifestants protestaient contre la dictature du président Zine el-Abidine Ben Ali à Tunis, en janvier 2011.

La Tunisie était jusqu’à maintenant le seul exemple d’une transition démocratique réussie à la suite des soulèvements arabes de 2010-2011.

Dans les autres pays arabes où des régimes autoritaires ont été renversés […], le résultat a été soit la guerre civile, soit la dictature. C’est par conséquent une partie de l’héritage de [ces] soulèvements qui est en jeu.

Jean Lachapelle, chercheur à l’Université de Göteborg

De son côté, Safa Ben Saad croit que le président tiendra ses promesses. « Le régime parlementaire a montré ses limites en Tunisie et pourrait être revu, mais la démocratie n’est pas en danger, dit-elle. Je crois, malgré mon optimisme, que la Tunisie vivra des moments difficiles. On ignore encore comment le parti Ennahdha réagira, mais une montée de la violence n’est pas exclue à court terme. »

Une « profonde inquiétude »

Ennahdha, le principal parti parlementaire, a rapidement réagi pour dénoncer ce qu’il estime être un coup d’État.

Dans la soirée du 26 juillet, la présidente de l’Association tunisienne de droit constitutionnel, Salwa Hamrouni, a quant à elle exprimé « sa profonde inquiétude quant à l’entrée de la Tunisie dans un régime d’État d’exception […] pouvant donner lieu à plusieurs dérives ».

L’organisme Human Rights Watch relève les implications alarmantes pour les droits de la personne. « [Kaïs Saïed] a concentré un pouvoir énorme entre ses propres mains, commente Eric Goldstein, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. […] C’est toujours un signe inquiétant lorsque la première chose qu’un chef d’État fait après avoir déclaré l’état d’urgence est de s’en prendre aux journalistes. »

PHOTO ANIS MILI, AGENCE FRANCE-PRESSE

La police tunisienne aurait fermé le bureau de la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera, à Tunis. Sur la photo, des journalistes d’Al-Jazeera en direct depuis le siège du Syndicat national dans la capitale tunisienne.

Selon la chaîne Al-Jazeera, dix « policiers lourdement armés » sont entrés dans ses bureaux et ont chassé tous les journalistes, confisquant au passage leurs téléphones et leurs équipements.

« Nous suivons de très près la situation de la liberté de la presse en Tunisie et restons très vigilants sur ses évolutions », affirme Rania Chebbi, chargée de rédaction au bureau Afrique du Nord de Reporters sans frontières (RSF). « Nous demandons également la réouverture sans délai des locaux du média et le retour à des conditions normales pour les journalistes. »

Avec l’Associated Press et l’Agence France-Presse

Équilibre fragile

Pour Safa Ben Saad, professeure associée à l’Université de Sherbrooke, l’équilibre de la région est fragile, alors que la Libye et l’Algérie voisines ont besoin de stabilité en Tunisie. « Les changements au pouvoir en Tunisie pourraient influencer les positions et les alliances avec les acteurs politiques libyens, analyse-t-elle. L’influence étrangère – Émirats arabes unis et Qatar, par exemple – en Tunisie, notamment arabe, peut avoir des conséquences sur la suite des choses. » De manière générale, la Tunisie est perçue comme un modèle et ce qui s’y passe donne espoir, selon Mme Ben Saad.

560 000 

Nombre de cas de COVID-19 rapportés dans ce pays d’Afrique du Nord de 12 millions d’habitants, dont plus de 18 000 décès

18 % 

Taux de chômage en Tunisie

Source : Statista