Six mois après le début de la pandémie, la catastrophe appréhendée en Afrique ne semble pas avoir eu lieu. Pourtant, le virus est bel et bien présent sur le continent. Il aurait cependant été moins meurtrier. Les scientifiques se penchent maintenant sur une hypothèse : et si les conditions de vie n’avaient pas augmenté les risques pour ses habitants, mais les avaient plutôt réduits ?

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« Il y a une variété d’hypothèses, mais la première, pour moi, c’est celle-ci : est-ce qu’il y a, potentiellement, une immunité partielle préexistante parmi les gens vivant sur ce continent ? », explique au téléphone la Dre Linda-Gail Bekker, professeure à l’Université du Cap, en Afrique du Sud. « Nous savons que nous sommes exposés à une variété de pathogènes ici. Donc, est-ce qu’il y a une large proportion de la population qui a été exposée à des virus semblables au coronavirus, des cousins de la SARS-CoV-2 [responsable de la COVID-19] ? »

La chercheuse est directrice adjointe au Centre Desmond-Tutu sur le VIH, unité de l’Institut des maladies infectieuses et de la médecine moléculaire de l’Université du Cap. Comme d’autres spécialistes, elle a mis de côté ses recherches sur le virus du sida pour participer aux efforts sur la COVID-19.

Au début de la pandémie, les spécialistes regardaient avec appréhension le continent africain. Camps de réfugiés aux mesures sanitaires déficientes, régions densément peuplées, infrastructures médicales fragiles : plusieurs régions d’Afrique étaient susceptibles d’éclosions difficilement maîtrisables. Or, il semble que la catastrophe n’ait pas eu lieu. Des scientifiques tentent maintenant de comprendre si ces conditions, favorables à la propagation des virus, n’auraient pas pu jouer un rôle dans le passé pour offrir une immunité relative à la population aujourd'hui.

PHOTO SIPHIWE SIBEKO, REUTERS

Malgré l’appréhension des spécialistes sur la propagation de la COVID-19 en Afrique, la catastrophe n’ait pas eu lieu.

Plusieurs hypothèses

La Dre Bekker refuse de se montrer trop optimiste avec ce virus méconnu, qui réserve son lot de surprises aux scientifiques. Les chiffres, même si leur fiabilité varie d’un endroit à l’autre, semblent toutefois refléter une réalité moins désastreuse que prévu.

La possibilité que le faible taux de mortalité soit dû à la moyenne d’âge moins élevée des Africains a souvent été avancée pour l’expliquer. La Dre Bekker n’écarte pas non plus que ce soit attribuable à des données moins fiables. Le manque de tests pourrait jouer un rôle sur ce plan.

PHOTO NARDUS ENGELBRECHT, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Une travailleuse de la santé réalise un test de dépistage de la COVID-19 en juillet, au Cap.

Sauf qu’en Afrique du Sud, le dépistage a été assidu ; on y retrouve d’ailleurs près de la moitié des cas recensés sur le continent. Le pays se situait vendredi au 9e rang par son nombre de cas totaux positifs, avec 655 572 personnes ayant reçu un diagnostic de COVID-19. Son nombre de morts, lui, était de 15 772, soit un taux de mortalité situé autour de 2,4 %. Au Canada, on compte 141 565 cas confirmés et 9201 morts, donc près de 6,5 % de taux mortalité.

Il reste bien sûr difficile de comparer les statistiques des différents pays, puisque les morts peuvent être comptabilisées différemment d’un endroit à l’autre et que le nombre de tests réalisés varie.

Dans un communiqué publié lundi, le ministre de la Santé d’Afrique du Sud, Zweli Mkhize, a indiqué que selon des modèles actualisés, il pourrait y avoir actuellement 12 millions d’habitants du pays infectés par le coronavirus. La veille, selon l’Agence France-Presse, le professeur Shabir Madhi, de l’Université de Witwatersrand, à Johannesburg, estimait que le taux d’infection pourrait même être de 35 à 40 % dans les régions les plus densément peuplées du pays.

Cellules T

Différents chercheurs se sont penchés sur la question de l’immunité. Les premières études se sont concentrées sur les anticorps, produits par les cellules B après l’exposition à un virus.

« Nous n’avons pas nécessairement vu des taux plus élevés ici, note la Dre Bekker. Mais il y a la question qui vient à l’esprit de tous les chercheurs : est-ce qu’une immunité apportée par les cellules T pourrait jouer un plus grand rôle ? »

Ces cellules T, ou lymphocytes T, peuvent garder en mémoire la maladie, sans pour autant produire des anticorps. Elles aident cependant le corps dans sa réaction contre le virus. D’où l’idée que des virus circulant en Afrique ont peut-être apporté une potentielle immunité croisée réduisant le taux de mortalité.

Ce que des chercheurs ont montré, c’est que si on prend les séquences, les bouts qui sont analogues entre le coronavirus de la COVID-19 et les coronavirus du rhume – et ces deux virus ne sont évidemment pas pareils, ce qui explique la virulence différente, etc. –, ils partagent tout de même des morceaux. Et l’immunité qu’ont ces différents morceaux peut entraîner ce qu’on appelle une immunité croisée.

Jean-Sébastien Delisle, hématologue et chercheur à l’Université de Montréal

Il souligne qu’il est beaucoup trop tôt pour le savoir et qu’il y a eu « énormément de publications, de qualité variable » sur le sujet.

Au Cap, la Dre Bekker espère que les chercheurs africains contribueront à trouver des réponses sur la COVID-19, grâce à une expérience peut-être différente. Elle participe à des recherches internationales, dont des essais cliniques pour les vaccins. « L’Afrique du Sud est prête à jouer un rôle significatif, indique-t-elle. Avec de la recherche pertinente globalement, mais aussi plus spécifiquement à notre pays. »