Un ressortissant établi au Canada se tourne vers les tribunaux pour les atrocités qu'auraient subies des membres de sa famille.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le chef rebelle libyen Khalifa Haftar est attaqué en justice par un ressortissant du pays établi au Canada qui réclame des dizaines de millions de dollars en compensation pour les « crimes de guerre » ayant coûté la vie à plusieurs membres de sa famille.

Ali Hamza, qui réside à Mississauga, en Ontario, depuis plus de 20 ans, a expliqué vendredi en entrevue qu’il avait décidé de se tourner vers les tribunaux américains pour tenter d’obtenir justice faute d’avoir été entendu par la Cour pénale internationale ou par le gouvernement canadien.

« Ce qu’on veut plus que tout, c’est que le processus de deuil puisse enfin être mené à terme », a indiqué l’homme de 54 ans en revenant d’une voix tremblante sur les épreuves subies par ses proches aux mains des troupes de Haftar lors du siège de la ville de Benghazi, au milieu de la décennie.

PHOTO FOURNIE PAR ALI HAMZA

Ali Hamza

« Je n’ai jamais imaginé que ça pourrait finir comme ça, qu’ils seraient assassinés », dit-il.

Khalifa Haftar, qui s’était rapproché des services de renseignements américains après être tombé en disgrâce auprès du dictateur Mouammar Kadhafi, s’est réfugié aux États-Unis après un coup d’État avorté à la fin des années 80.

Il s’est établi en Virginie, où se trouve le siège de la CIA, et a obtenu la citoyenneté américaine.

L’avocat au dossier, Mark Zaid, a expliqué vendredi que ses liens avec les États-Unis, où le militaire possède plusieurs propriétés, rendaient possible une poursuite contre lui pour crimes de guerre, y compris par un ressortissant non américain comme M. Hamza.

« Le but premier est d’obtenir justice et imputabilité pour la conduite criminelle de Haftar et de sa milice », a indiqué MZaid, qui représente dans la même action une famille libyenne ayant perdu trois jeunes enfants dans le conflit.

Une offensive sanglante

Lors du Printemps arabe, en 2011, Khalifa Haftar a quitté la Virginie et est rentré dans son pays d’origine pour participer à des activités de guérilla contre le dictateur, qui est mort en octobre.

Il a subséquemment pris la tête de ce qu’il décrit comme l’Armée nationale libyenne (ALN) et lancé une offensive sanglante, qui se poursuit, contre le gouvernement d’unité nationale (GNA) officiellement reconnu.

Il s’est d’abord assuré dans un premier temps de prendre le contrôle de la ville de Benghazi, dans l’est du pays, en relevant qu’il voulait la purger de djihadistes, décrits comme des « terroristes ».

« Il a aussi dit la même chose lorsqu’il a attaqué Tripoli par la suite. C’est un prétexte pour cacher le fait qu’il voulait prendre le contrôle. […] Il dépeignait tous ceux qui refusaient de reconnaître son autorité comme des ennemis », affirme M. Hamza, qui dit venir d’une famille largement apolitique.

Le ressortissant libyen relate que sa mère, ses deux frères et ses trois sœurs se sont retrouvés pris en 2015 et 2016 à Benghazi dans des quartiers assiégés par les troupes du chef rebelle.

Ils bombardaient régulièrement les bâtiments et bloquaient tout approvisionnement de nourriture, d’eau ou d’aide humanitaire venant de l’extérieur, dit-il.

La famille a réussi à fuir en 2016 vers un autre quartier, Ganfouda, après avoir tout laissé derrière. Les mêmes techniques de siège y ont été appliquées et la situation s’est rapidement détériorée.

Ali Hamza, qui parlait régulièrement avec sa famille, indique qu’il était informé en temps réel des exactions des troupes de l’ALN, qui ont notamment abandonné 14 cadavres dans une décharge à l’été 2016, relève-t-il.

Le résidant de Mississauga a personnellement écrit à Khalifa Haftar à cette époque pour lui demander de permettre aux civils de partir, sans obtenir de réponse.

Il a ensuite tenté d’organiser une expédition humanitaire en bateau pour apporter directement des vivres à la fin de 2016 alors que sa famille était réduite à manger « de l’herbe », mais l’ALN a fait savoir que l’embarcation serait bombardée sans pitié.

En février 2017, l’immeuble où vivait sa famille a été visé à deux reprises par des tirs de tanks. Un de ses frères a été tué et une sœur a perdu une jambe. Selon la poursuite, elle est morte des suites de sa blessure, qui n’a pu être traitée correctement.

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Fariha Abdalla Almahdi Hamza, sœur d’Ali Hamza, morte en 2017 des suite d’une blessure causée par des tirs de tanks ayant visé l’immeuble où elle vivait

En mars, les membres restants de la famille, affaiblis par des mois de privation, ont décidé de tenter une fuite désespérée à bord de trois voitures. Les troupes de l’ALN auraient alors ouvert le feu « avec des armes automatiques et de l’artillerie lourde » sur le convoi, tuant sa mère, un frère et une sœur en même temps que d’autres civils.

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Aalya Faleh al-Derbali, mère d’Ali Hamza, tuée en 2017 par les troupes de l'ALN

Une autre sœur a survécu après avoir été blessée et aurait été « tenue en otage » pendant des semaines dans une prison contrôlée par les troupes de Haftar, où elle aurait été torturée.

« Il veut devenir un nouveau Kadhafi », fustige Ali Hamza, qui dit avoir tenté en vain de convaincre le gouvernement canadien d’entreprendre des poursuites contre le chef rebelle pour crimes de guerre.

La Cour pénale internationale n’a pas voulu non plus à ce jour s’attaquer au militaire, déplore le ressortissant libyen, qui soupçonne les pays soutenant sa tentative de prise de contrôle de tout faire pour bloquer le processus judiciaire.

M. Zaid note que l’Égypte, la Russie, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont été identifiés comme des partisans du chef rebelle. Ses liens avec les États-Unis pourraient aussi attirer l’attention devant les tribunaux.

Ces considérations politiques sont cependant secondaires sur le plan juridique puisque la cause reposera d’abord, dit l’avocat, sur les exactions perpétrées par l’ALN, qui ont été largement documentées par des organisations comme Amnistie internationale et Human Rights Watch.

« Quelles qu’aient été les motivations de Haftar, les civils n’auraient jamais dû être visés de cette façon », conclut-il.