La semaine dernière, les forces loyales au gouvernement libyen ont chassé de la région de Tripoli l’armée rebelle dirigée par le général Khalifa Haftar. Mais le pays n’est pas au bout de ses peines pour autant : la Libye est le théâtre d’un jeu politique mené par la Turquie d’un côté et la Russie de l’autre. L’Europe appréhende maintenant une « syrianisation » du conflit, à 200 km de ses côtes. Explications.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Qui sont les acteurs en place ?

Le Gouvernement d’union nationale (GNA, selon son acronyme anglais) de Faïez Sarraj est reconnu par l’ONU. Son principal appui sur le terrain provient de la Turquie. De l’autre côté, le général Khalifa Haftar, souvent décrit comme « l’homme fort » qui contrôle l’Est et une partie du Sud. À la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL), il se pose en guerrier contre le terrorisme et est soutenu par l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, notamment. Les dirigeants de ces pays tentent eux-mêmes de garder le contrôle du pouvoir à l’intérieur de leurs frontières, sans partage avec les groupes islamistes. Moscou n’appuie pas officiellement Haftar, mais un contingent de mercenaires russes du groupe privé Wagner, dirigé par un proche du Kremlin, a combattu à ses côtés et le général aurait reçu de l’armement russe, via les Émirats arabes unis. Officiellement, la France se positionne du côté du gouvernement, mais les spécialistes ont aussi souligné son inquiétude face à l’influence turque et son soutien apparent au général Haftar.

Que cherchent-ils à obtenir ?

Les raisons de l’implication étrangère sont complexes : ambitions géopolitiques, alliances et rivalités, influence sur les politiques internes, divisions idéologiques. Il est cependant indéniable que la quantité abondante de pétrole en Libye joue son rôle. Les différents pays ne souhaitent pas parier sur le mauvais cheval et se mettre à dos le vainqueur du conflit. « La Russie est intéressée par le contrôle du marché du pétrole », analyse Jordan Abu-Sirriya, spécialiste du Moyen-Orient à l’Université Georgetown, à Washington. « Les Saoudiens, l’Égypte, les Émirats arabes unis veulent plutôt un dictateur ; ils s’opposent à un partage de pouvoir avec des islamistes. »

La Turquie, quant à elle, a conclu l’an dernier une entente avec le GNA, qui prévoit un accord de démarcation maritime assortie d’une aide militaire turque en Libye. La Turquie estime pouvoir mener des activités de forage dans l’est de la Méditerranée, condamnées par l’Union européenne comme illégales. Les tensions sont exacerbées, alors que la Grèce, Chypre et Israël ont un accord de projet de gazoduc dans la région. Le soutien de l’ONU et de divers pays européens au GNA provient d’une volonté d’appuyer la démocratie, en espérant aussi contenir le flot de migrants qui part de la Libye pour rejoindre l’Europe.

Selon le politologue Aziz Fall, de l’Université du Québec à Montréal, « il n’y a pas de réelle possibilité de processus démocratique puisqu’en fait, ce sont les chefs de guerre qui luttent sur les décombres d’un régime, donc c’est un peu comme choisir entre la peste et le choléra ».

Comment les derniers développements peuvent-ils influencer le conflit ?

Le ministre français des Affaires étrangères a mis en garde récemment contre la « syrianisation » du conflit. Comme en Libye, la Turquie et la Russie sont bien présentes en Syrie ; d’ailleurs, des mercenaires syriens ont été attirés en Libye pour se battre dans les deux camps. L’Europe et l’ONU craignent une guerre par procuration qui s’enlise. Il semble cependant qu’Ankara et Moscou aient une volonté commune, celle de ne pas laisser l’Occident prendre les rênes. La Russie et la Turquie pourraient se répartir des zones d’influence dans le pays, s’assurant d’un plus grand pouvoir sur l’échiquier mondial. L’Union européenne a appelé les différentes parties à un cessez-le-feu immédiat mardi.

Et les Libyens, dans tout ça ?

« La majorité des Libyens soutiennent le GNA, qui est composé de combattants locaux, estime Jordan Abu-Sirriya. Alors que du côté de Haftar, il y a des gens qui étaient du côté de Kadhafi et du personnel militaire privé étranger. » Depuis l’intervention militaire par l’OTAN en 2011, on estime à 400 000 le nombre de Libyens déplacés. Des milliers de personnes sont mortes. Human Rights Watch a dénoncé il y a quelques jours la présence possible de mines terrestres posées par des groupes armés. « Les populations sont laissées à elles-mêmes », résume Aziz Fall.

— Avec l’Agence-France-Presse, Le Monde, Reuters