Des dizaines voire des centaines de jeunes Kényans ont combattu aux côtés des islamistes somaliens et peuvent revenir dans leur pays mener une action terroriste: un deuxième front, intérieur, qui préoccupe au plus haut point le Kenya engagé militairement en Somalie.

Boris BAachorz AGENCE FRANCE-PRESSE

Ces combattants de l'ombre ont depuis cette semaine un visage, celui d'un jeune homme de 28 ans, condamné vendredi à la perpétuité pour son implication dans un attentat à la grenade à Nairobi (un mort).

L'énigmatique et souriant Elgiva Bwire Oliacha, chez qui la police a saisi un mini arsenal, est un musulman converti de fraîche date, d'origine non somali, qui a effectué un séjour en Somalie de février à août dernier, selon la police.

Si certains s'interrogent sur la rapidité de son arrestation et la facilité avec laquelle l'intéressé a reconnu les accusations portées contre lui, son profil correspond à une nouvelle génération d'islamistes des plus inquiétantes pour les autorités.

«Un nombre considérable de jeunes gens ont franchi la frontière avec la Somalie pour combattre pour les shebab», a reconnu jeudi le chef de la police Mathew Iteere, ajoutant «qu'il ne s'agissait pas forcément de Kényans d'origine somali».

C'est à ces «moudjahidines au Kenya» qu'un des principaux dirigeants shebab, Mukhtar Robow Ali, a lancé jeudi un appel à «se battre à l'intérieur du Kenya» et à y «provoquer une énorme explosion».

«Il y a maintenant deux fronts, un là-bas (en Somalie) et un ici» au Kenya, commente pour l'AFP Andrews Atta-Asamoah, chercheur à l'Institut d'études sur la sécurité de Nairobi.

La carte blanche donnée par les shebab, officiellement ralliés à Al-Qaïda, à leurs cellules kényanes rend la menace «d'autant plus mortelle qu'elle est décentralisée» et «informelle», poursuit-il.

Depuis le début de l'intervention militaire kényane le 16 octobre en Somalie avec objectif d'y déloger les shebab, les analystes s'inquiètent d'un possible retour de bâton à domicile.

«Une offensive en Somalie (...) accroît le risque que des «cellules dormantes», voire des sympathisants solitaires auto-radicalisés répliquent par des attaques à l'intérieur du Kenya», prévenait la semaine dernière J. Peter Pham, du centre d'études américain Atlantic Council.

Dans son rapport annuel de juillet dernier, le groupe de contrôle des Nations unies sur la Somalie et l'Érythrée s'alarmait «de réseaux kényans étendus liés aux shebab, qui non seulement recrutent et collectent des fonds, mais qui organisent des entraînements jusqu'à l'intérieur du Kenya».

Que ces réseaux ratissent désormais très largement au-delà de la communauté somalienne est apparu avec force après le double attentat revendiqué par les shebab à Kampala le 11 juillet 2010 (76 morts), et l'arrestation de nombreux suspects kényans ou ougandais.

«Nouvelle génération de djihadistes»

Le groupe de contrôle de l'ONU évoque «une nouvelle génération de djihadistes d'Afrique de l'Est» et pointe plus spécifiquement le Kenya et le Mouvement de jeunesse musulman Pumwani.

Le chef spirituel de ce mouvement, Ahmad Iman Ali, a rejoint depuis 2009 la Somalie où il dirigerait «une force estimée entre 200 et 500 combattants, la plupart kényans».

Son mouvement, financé par une importante mosquée de Mombasa (sur la côte du Kenya) contrôlant le principal marché de vêtements d'occasion du pays, a organisé au moins un entraînement paramilitaire à Nairobi, en octobre 2009.

«Il existe une relation de symbiose entre Al-Qaïda et la province de la Côte depuis les années 90», estime Rashid Abdi, spécialiste de la Somalie au sein de l'International Crisis Group. Dans cette région musulmane délaissée par Nairobi, les islamistes y recrutent facilement des jeunes désoeuvrés et frustrés.

«La plus grande menace, non seulement pour l'Afrique de l'Est, mais pour tout le continent, est constituée par cette masse de jeunes au chômage, qui n'ont rien à faire et aucune raison de vivre, et qui finissent dans les rangs de groupes» comme les shebab, prévient Andrews Atta-Asamoah.

Trois paramilitaires blessés par une mine

Trois paramilitaires ont été blessés vendredi dans l'explosion d'une mine au passage de leur voiture à Garissa, province de l'est du Kenya proche de la Somalie, a-t-on appris auprès d'une source policière, qui soupçonne les islamistes somaliens shebab d'être derrière l'incident.

Les paramilitaires «souffrent de graves brûlures», a affirmé le chef de la police provinciale, Joseph Ole Serian. «Leur véhicule est passé sur une mine et a explosé près de Modica, ici à Garissa», a-t-il poursuivi.

«Nous soupçonnons les shebab parce qu'ils sont connus pour ce genre» d'attaques, a-t-il estimé.

Nairobi tient les rebelles pour responsables d'une série de rapts d'Européennes sur son territoire. Les shebab ont démenti toute implication et ont promis des représailles au Kenya.

Lundi, Nairobi a été visée par une double attaque à la grenade, qui a fait un mort et une trentaine de blessés. Un Kenyan qui a revendiqué l'une de ces deux attaques, et affirmé être un membre des shebab, a été condamné ce vendredi à une peine de prison à vie.

Jeudi, quatre fonctionnaires kényans ont été tués dans l'attaque au lance-roquette RPG de leur voiture dans le nord du Kenya, près de la frontière somalienne. Un responsable régional a aussi soupçonné les shebab d'être responsables de cette attaque.

Garissa fait toutefois l'objet de violences sporadiques souvent attribuées à des bandits voleurs de bétails ou liées à des rivalités ethniques.