Une soeur et un frère à peine sortis de l'enfance, des jumeaux nommés Tremblay, se chamaillent boulevard Saint-Laurent dans le Montréal magique des années 90 en ébullition autour du référendum de 1995. La particularité de Mademoiselle Samedi soir est que ce duo très ducharmien a été écrit par Heather O'Neill, écrivaine anglo-montréalaise devenue une étoile montante de la littérature... québécoise. Appropriation culturelle? Yes Sir! Madame.

CHANTAL GUY LA PRESSE

Il se pourrait bien que Heather O'Neill écrive pour sortir de ses propres fictions. Parce que Heather O'Neill ressemble à un personnage de roman. Elle arrive au rendez-vous ses cheveux blonds ébouriffés à la garçonne, une doudoune rose par-dessus une élégante chemise blanche très chic et vintage.

Née à Montréal en 1973 d'un père québécois et d'une mère américaine, elle a passé la majeure partie de sa vie dans sa ville natale, belle à nulle autre pareille selon elle, décor de ses livres, magnifiée par ses défauts uniques. Pour elle, Montréal propose une liberté qui n'est pas sans rappeler les années 20 à Paris.

Après quelques années aux États-Unis avec sa mère, celle-ci l'abandonne à 7 ans, la renvoie à Montréal auprès d'un père fantasque et impossible, qui n'a pas terminé sa troisième année. Elle apprend le français par les engueulades passionnelles de son père et de sa blonde franco. Elle tombe enceinte très jeune, début vingtaine, et le père de sa fille est mort d'une surdose. C'est beaucoup pour une jeune fille. Mais c'est aussi un matériel incroyable pour une écrivaine. 

«Mon père ne lisait pas du tout, mais il était un raconteur», dévoile-t-elle dans un excellent français un peu cassé. 

«Les gens qui ne savent pas lire, quand ils racontent, ils vont partout. Il n'y a pas de sens, c'est une sorte de folie, mais ça m'a appris que cette façon de raconter une histoire est en fait plus proche d'un roman que ce que l'on apprend à l'école.»

Ajoutons à cela la situation presque kafkaïenne des écrivains anglo-montréalais, souvent plus connus à l'étranger que dans leur propre ville. Dans le cas d'O'Neill, c'est une injustice en voie d'être complètement corrigée par la maison d'édition Alto, maintenant à jour dans la traduction de son oeuvre. 

Son premier roman qui l'a propulsée sur la scène internationale en 2006, Lullabies for Little Criminals, traduit en France sous le titre La ballade de Baby, sera entièrement retraduit au Québec par l'écrivaine Dominique Fortier, qui a mis en français bien de chez nous ses autres livres, parus récemment dans un blitz, soit le recueil de nouvelles La vie rêvée des grille-pain en 2017 et Hôtel Lonely Hearts l'an dernier.

Mademoiselle Samedi Soir est son dernier roman paru en français, mais c'est le deuxième écrit par Heather O'Neill, qui avoue devoir replonger dans ses souvenirs pour le raconter en entrevue. «C'est super étrange, dit-elle. Quand on écrit des romans, on fait une sorte de trajet, on prend de la maturité, alors retourner à celui-là, c'est comme retourner à la fin de l'adolescence. C'est drôle, parce que l'autre jour, la comédienne Pascale Montpetit lisait un extrait pour le lancement et j'ai vraiment eu l'impression que c'était quelqu'un d'autre qui l'avait écrit. Toutes ces émotions-là, la fuite par rapport à l'amour... Je pense toujours à une nouvelle philosophie de l'amour quand je commence un livre.»

Sans mère et sans patrie

Dans Mademoiselle Samedi Soir, les jumeaux Nouschka et Nicolas ont à peine 20 ans et sont déjà des has-been. Célèbres comme les petits Simard, ils sont les enfants d'Étienne Tremblay, un chansonnier qui surfe encore sur sa gloire passée, sorte de Robert Charlebois qui les faisait monter sur scène. Tout le Québec les connaît. Mais il ne s'est jamais occupé d'eux. Les jumeaux vivent chez leur grand-père Loulou et n'ont qu'un et l'autre dans la vie. Leur mère les a abandonnés à la naissance.

De fait, il n'y a pas de mère dans les livres de Heather O'Neill. «Quand j'ai remis mon dernier roman, mon éditrice m'a fait remarquer que mes personnages étaient une fois de plus sans mère et j'ai dit: "Oh, j'ai encore oublié..."» Il y a bien sûr un parallèle à faire avec sa vie. «Nouschka devient enceinte presque au même âge que moi, explique-t-elle. Ma mère m'a abandonnée parce qu'elle m'a dit qu'elle ne voulait pas être mère, que c'était finalement une mauvaise décision pour elle, ça l'empêchait de suivre son chemin dans la vie. Ça m'a beaucoup marquée. Enceinte, j'étais convaincue que je ne pourrais jamais être artiste dans la vie.» Cinq livres plus tard, on peut constater qu'elle contredit sa mère. «Exactement! J'ai gardé mon enfant, je l'ai élevée et j'ai été écrivain.»

La fin de siècle

Tremblay, c'est le nom de famille le plus emblématique du Québec, presque celui d'une dynastie royale. Et ils sont farouchement indépendantistes, alors que la toile de fond de Mademoiselle Samedi soir est celle de l'année référendaire de 1995. Il faut être culotté pour aller jouer là-dedans, quand on est anglo - même les écrivains francos ne revisitent pas beaucoup cette période. 

C'est Heather O'Neill la première qui aborde la question de l'appropriation culturelle, une crainte réelle quand elle a écrit ce roman. 

«Mais je me suis dit que j'avais passé toute ma vie sur le boulevard Saint-Laurent et que si je ne pouvais pas aborder ce sujet-là, je n'étais pas vraiment de Montréal.»

Ce qui l'intéressait encore plus au départ était d'écrire un roman «fin de siècle», dandy et aristocratique, comme ceux du XIXe siècle en Angleterre qu'elle aimait lire. Dans ce Montréal des années 90, où la bohème était encore possible, nous sommes chez de superbes décadents en pleine dérive, dans ce réalisme magique et délirant typique d'O'Neill, nostalgique de cette époque d'avant l'embourgeoisement, malgré le manque d'emplois, quand le prix des loyers était ridicule. «Ça nous obligeait presque à être des artistes!»

Et c'était un grand défi d'écrivaine que de se glisser dans la peau de personnages québécois qui haïssent les Anglais et sont du côté du Oui. Mais elle savait que la folie, le rêve et la poésie étaient de ce côté-là. «C'était tellement excitant à Montréal, je trouvais intéressant de me placer de l'autre côté, parce que c'était tellement normal de me placer du côté du Non. Je m'intéressais aux les idées derrière la philosophie du Oui, celle d'avoir une culture unique, de la défendre, toutes les questions artistiques qui venaient avec ça, alors que du côté du Non, c'était juste Non. Mais disons que c'était choquant pour mes lecteurs anglophones, qui ne comprennent pas du tout ce qui s'est passé cette année-là.»

Comment Heather O'Neill a-t-elle elle-même vécu cette époque référendaire? Un peu comme Nouschka, son personnage. «J'avais 19 ans et, même si je me disais que la fin du monde allait arriver, j'étais trop occupée par un gars! J'ai voulu garder ça dans ce livre.»

La rock star du couple

Mademoiselle Samedi soir est entièrement écrit du point de vue de Nouschka, qui veut s'évader de sa relation fusionnelle et passionnelle avec son frère. Elle est entourée d'hommes irresponsables, excentriques, wannabe artistes et «beautiful losers», souvent drogués, sans aucun modèle de femme pour la guider. Mais elle a du chien, comme on dit. «Ils se prennent tous pour des génies, mais ils ne font rien, note l'écrivaine. C'est elle, le génie. En fait, mes personnages féminins sont un peu cruels dans l'amour. Souvent, dans la littérature, les filles essaient de sauver les gars, mais pas dans mes romans. Elles ne sont jamais avalées par leur compagnon masculin, elles se sauvent. Parce que dans ce genre de relation passionnelle, les gars comme ça veulent toujours être la rock star. Mais dans mes livres, les filles disent: "Non: c'est moi, la rock star."»

Il va sans dire que tous les gars sont fous de Nouschka, la propulsant même reine de beauté pour le défilé de la Saint-Jean-Baptiste. «Quand j'avais cet âge, tout l'univers, le monde et la société disaient comment il fallait être pour être une femme. Elle est seule et doit taire la voix de tous ces gens-là, à un âge où on est en train de créer notre identité. Et être reine de beauté, c'est tellement ridicule. Ça dit quelle valeur on donne à une jeune fille.»

Et au fond, sachant d'avance que le référendum de 1995 sera un échec pour le camp du Oui, la véritable quête de Mademoiselle Samedi soir demeure l'indépendance, mais celle d'une jeune fille qui rêve d'être écrivaine. Comme Heather O'Neill, sa génitrice.

Mademoiselle Samedi soir. Heather O'Neill Alto, 482 pages.

Photo fournie par l'éditeur

Mademoiselle Samedi soir, de Heather O'Neill, éditions Alto