Deni Ellis Béchard, écrivain et reporter ayant voyagé en République démocratique du Congo, raconte le voyage en République démocratique du Congo de Béchard, écrivain et reporter. Avec Blanc, roman dans lequel le narrateur porte son patronyme et présente un parcours semblable au sien, l'auteur globe-trotteur s'intéresse à «la difficulté d'entendre l'autre» et à ces choses que l'on tente de fuir mais qui, même au bout du monde, ont cette satanée tendance à nous rattraper.

NATALIA WYSOCKA LA PRESSE

Toutes les histoires ne mènent pas à soi. Béchard, journaliste bourlingueur, le sait bien. Et pourtant. Même au loin, dans un autre pays, face à des récits de vie qui n'ont rien à voir avec lui, il a cette propension à s'y insérer, à vouloir s'y faire une petite place.

Figure d'explorateur au «visage blanc générique», cet homme qui s'adonne perpétuellement à un autoexamen de sa propre personne débarque à Kinshasa dans le but de chasser les histoires. Celle d'un militant écologiste superpuissant baignant dans les affaires louches. Celle d'une enfant des rues qui dit être possédée par un démon.

Cette enfant, il prétend vouloir l'aider. Par compassion ou plutôt pour redorer son blason d'aventurier? Et si la réponse se situait un peu entre les deux?

«Beaucoup de gens essaient de construire un drame avec leur existence. Un drame assez grand pour leur donner de l'importance. Pour que leur vie ait du sens», observe Deni Ellis Béchard, au bout du fil.

Ce thème, l'auteur né d'une mère américaine et d'un père québécois l'avait déjà exploré dans le roman Dans l'oeil du soleil, paru en 2016. «La réinvention de notre propre personne, c'est une grande question pour moi. Et ce livre, c'est peut-être une façon d'y mettre fin. Ce n'est pas que je n'écrirai plus jamais là-dessus, mais...»

Autre chose sur laquelle il a de nouveau écrit ici: «Ces hommes blancs qui viennent de partout au monde pour jouer aux cowboys.» Qui jouaient aux cowboys en Afghanistan dans le récit précédent, à Kinshasa dans le suivant. 

«C'est le même code colonial. Quoique, dans le cas du Congo, ce que les étrangers cherchent, c'est souvent l'aventure pure.»

Comme cette jeune écologiste «un peu mystico-New Age» qui tente de sauver les gorilles de l'extinction. Et qui affirme au personnage de Béchard que les hommes aiment l'idée qu'ils se font d'elle.

«Je sais exactement ce que tu veux dire, mais avec les femmes», lui répond-il alors.

À l'évocation de ce passage, l'auteur s'esclaffe: «C'est quoi, la question, vous voulez savoir s'il y a un lien avec ma réalité?»

Une pause de réflexion, et puis: «En fait, je crois que c'est une condition assez universelle. Et c'est d'ailleurs le problème central du livre: le narrateur, comme tous les personnages qui ne sont pas congolais, est amoureux de l'idée de lui-même.»

Son narrateur est aussi amoureux de littérature depuis l'enfance, comme l'écrivain quarantenaire l'a toujours été. Pourtant, dans les pages de Blanc, son double qui n'en est pas tout à fait un avoue: «J'ai de plus en plus de mal à lire des livres. J'y vois la mise en scène.»

Deni Ellis Béchard s'adresse-t-il la même critique? Voit-il sa propre mise en scène quand il écrit? «Absolument! Je me demande aussi constamment s'il est possible d'être vraiment authentique en écrivant une histoire qui est quand même très fabriquée. Et si cette histoire est trop éloignée de l'idée que l'on se fait d'un roman, est-ce qu'elle sera lue?»

Le devoir de dire

«Nous cherchons souvent à résoudre nos traumatismes très loin de chez nous», remarque Deni Ellis Béchard.

Ainsi, dans son thriller, qui touche habilement à la question du racisme, la figure du père voleur de banque refait surface au détour de rêves hallucinés. Le père, le sien, dont l'écrivain avait tracé le portrait dans Remèdes pour la faim, en 2013.

«J'espère un jour ne plus écrire sur lui. Cela a occupé trop de ma vie, déjà.» Mais parfois, la littérature ne semble pas nous laisser le choix. «Ce n'est pas quelque chose que je voulais faire. Mais j'avais l'impression qu'il fallait que je le fasse.»

Notamment pour revenir sur des aspects de cet homme qui étaient «plus complexes». La violence, le rejet de la différence. «C'est très difficile pour moi... laisse-t-il tomber.»

«Je sais que certains lecteurs auraient préféré une histoire simple qui nous laisse avec moins de questions et des réponses plus claires.»

Parlant de simplicité, le narrateur se surprend parfois à tomber en plein dedans. Quand il commence, par exemple, à dire que «la dignité vient de la grâce avec laquelle nous supportons nos contradictions» avant de s'interrompre quand il se rend compte qu'il est «en train de plagier un article lu sur son fil de nouvelles qui porte sur la façon d'embrasser ses échecs professionnels».

Les articles de ce type, tout comme les livres de croissance personnelle, occupent d'ailleurs une grande place dans Blanc. Pourquoi? «Parce que l'idée de cette narration self help, de croissance personnelle, nous enseigne que l'univers tourne autour de nous. C'est un peu l'idée de nous comme victimes, de nous comme projet universel.»

De ce «nous» occidental «si obsédé par ses petits besoins individuels que des romanciers ont écrit des bouquins de 500 pages sur le sujet», ajoute-t-il.

À ce sujet, justement, un personnage observe que, pour lui, l'écrivain américain Jonathan Franzen, qui a décortiqué la banlieue américaine dans Les corrections, notamment, fait du réalisme magique au même titre que Gabriel García Márquez. «Je suis incapable d'imaginer un monde comme ça où une querelle matrimoniale ou un souper de famille est chargé de l'attente de la rédemption divine», lance-t-il.

Deni Ellis Béchard partage ce point de vue: «Dans un autre contexte, dans une autre culture, ça peut sembler absolument absurde de passer tant de temps à penser à soi-même.»

Blanc. Deni Ellis Béchard. Traduit de l'anglais par Dominique Fortier. Les éditions Alto. En librairie le 22 janvier.

Image fournie par Les éditions Alto

Blanc, de Deni Ellis Béchard