Il y a pire que faire une erreur: c'est vouloir cacher cette erreur à tout prix. Comme le démontre très finement Corbeau et Novembre, deuxième roman de Stéphane Achille, lauréat du prix Robert-Cliche 2007 du premier roman (Balade en train sur les genoux du dictateur). Au menu, suspense psychologique et humour noir, chalet inquiétant et légende «urbaine» de village, Ciné-Quiz et obsession de la sécurité.

Publié le 14 déc. 2013
Marie-Christine Blais LA PRESSE

Ça prend un village pour élever un enfant, dit un proverbe africain. Mais si le village est au Québec, avec son lot de ragots, de non-dits et de personnages troubles, et que l'enfant en question est obsessif-compulsif, reject et doté de sérieux problèmes de socialisation, qu'arrive-t-il? Il arrive ce qui arrive à Charles-Alexandre Dulong, antihéros de Corbeau et Novembre, un roman qui rend le lecteur constamment écartelé entre le rire et la peur que tout cela se termine mal, très mal - particulièrement quand on suit C.-A. une fois devenu adulte.

«Tu le trouves effrayant, mon roman? C'est super! lance Stéphane Achille. Je sens constamment, dans mon entourage, la crainte de faire des erreurs: à cette idée, les gens se liquéfient - et je m'inclus là-dedans. Mais le plus troublant, c'est la façon dont on rationalise et dont on justifie nos erreurs après coup.» Le plus troublant et, parfois, le plus dangereux.

En deux temps

Devenu responsable de la rédaction de mises en garde particulièrement anti-risque (genre «Ne pas immerger ce fer à friser quand il est branché») et partisan convaincu du worst-case scenario, le très psychorigide et quadragénaire Charles-Alexandre voit son univers capitonné de protocoles s'effondrer à l'annonce de la mort d'un de ses proches: bouleversé, il commet une erreur professionnelle! Horreur, erreur.

Cette mort et cette erreur (qui donne lieu à des délires hilarants) l'obligeront à se remémorer l'été 1984, l'été de ses 11 ans, un été fatal où rien ne se passe comme prévu dans son village, pas plus du côté de sa mère monoparentale par choix et directrice d'école hyper-contrôlante que de sa gang de copains habituels - le terme «préado» n'existait pas alors...

Un été où le chalet habité par un couple de hippies, les fameux Corbeau et Novembre du titre, devient un lieu maléfique, autour duquel la mort rôde, où le malaise semble partout, où le mensonge règne.

Écrit à la première personne du singulier, tout le roman est fait d'allers-retours entre 1984 et aujourd'hui. Et c'est mauditement bien écrit, par un gars dont les nouvelles ont souvent remporté des concours et qui a habité aussi bien en Saskatchewan qu'en France, où il a obtenu une licence de lettres modernes de l'Université de Montpellier!

«L'idée du roman m'est venue de deux, trois choses, explique l'écrivain de 38 ans. Dans le village où je vivais quand j'étais petit, il y avait bel et bien une terre habitée par un couple de vrais hippies; il courait plein d'histoires à leur propos - sauf que jamais, jamais personne ne me racontait la même histoire, ou de la même façon, et je trouvais ça fascinant.»

«Ensuite, m'est revenu un vieux souvenir d'enfance: je me suis rappelé un ami proche, nerd comme moi, dont j'ai appris beaucoup plus tard que son père avait tué quelqu'un - et personne, pas même mon ami, ne m'en avait jamais parlé... Enfin, le dernier élément: j'étais devant chez moi, à Ahuntsic, quand j'ai vu passer un bonhomme avec une petite fille dans un chariot, la petite fille pleurait, le gars m'a regardé avec un drôle d'air et je me suis dit que j'étais peut-être en train de ne rien faire alors que cette petite fille était peut-être en danger, on venait justement de retrouver mort un petit garçon qui avait été enlevé... Bon, plus loin, je l'ai entendue appeler le bonhomme «papa», mais tout de même, j'ai réalisé qu'on peut aussi être coupable de passivité...»

Faits et gestes

À partir de cette espèce de légende urbaine qu'étaient devenus les hippies de son village, du non-dit ambiant et de cette passivité dont nous souffrons tous en certaines circonstances, Stéphane Achille (qui, dans la vraie vie, ne s'appelle pas Stéphane Achille et qui est traducteur dans le secteur financier) a construit une structure «très serrée, très architecturée», comme il le dit, soit le roman Corbeau et Novembre.

Ici, pas d'analyse psychologique bavarde. Juste un homme qui raconte ses faits et gestes en courtes phrases, souvent au présent, presque comme un enfant, le tout campé dans un Québec qui a changé insensiblement mais profondément en 30 ans: tant le statut des femmes (monoparentale, de nos jours, c'est normal) que le port du casque de sécurité (de plus en plus obligatoire) sont là pour en témoigner. Ainsi que le prénom des enfants: «Chaque fois que j'entends un prénom d'enfant composé à la Charles-Alexandre, je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a là des parents qui donnent peut-être trop d'importance à leur enfant...»

Stéphane Achille, lui, continue à écrire. Notamment des pièces pour le Théâtre libre de Montréal, qui monte chaque année, en deux mois, une douzaine de pièces courtes. Et un troisième roman. Avec ou sans erreur...

* * * 1/2

Corbeau et Novembre. Stéphane Achille. XYZ, 438 pages
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Extrait Corbeau et Novembre

«Il n'y a pas eu mort d'homme et le soleil se lèvera quand même demain? Ce qui appartient au passé est consommé et il n'y a plus rien à faire sinon l'accepter? Pas question. Aujourd'hui, je suis en mission. Hamel revient vendredi et nous sommes jeudi: il me reste donc vingt-quatre heures pour faire disparaître ce courriel qui peut causer ma perte (...) C'est ma seule option. Sinon, rien ne sera plus jamais comme avant. Qui sait comment on obéira à mes ordres par la suite si on découvre cette erreur? Je dois commencer par reprioriser mes activités. Je mets de côté ma To do list intitulée Semaine de l'enterrement de Suzanne et je crée une nouvelle liste pour ce nouveau projet, qui a préséance sur tout.»