On ne prend jamais vraiment sa retraite du journalisme. Car, comme le dit Jean Paré, «être journaliste, c'est être conscient de son environnement, et l'environnement, ça ne disparaît pas».

Chantal Guy LA PRESSE

L'air découragé, il montre la manchette d'un journal gratuit, où on voit un zombie. «Il y a eu 200 morts à Bagdad hier. La nourriture dont nous avons besoin, ce n'est pas ça.»

Jean Paré a eu une longue carrière de journaliste. Directeur des pages culturelles de La Presse, fondateur de la revue L'actualité dont il a été le directeur pendant 24 ans, animateur, éditorialiste, essayiste. S'il a pris sa retraite au début des années 2000, il n'a jamais cessé de poser un regard critique sur sa société et sur le monde.

La preuve, ce Calepin d'Érasme, où il suit les conseils du philosophe, soit d'avoir toujours un carnet pour noter ce qui en vaut la peine. Un recueil de réflexions développées au fil de ses lectures et de ses promenades. On pourrait penser qu'un homme qui a si longtemps été confiné à un nombre de mots précis dans son métier aurait envie de faire fi de cette contrainte. Il a pourtant choisi la forme du fragment. «Au lieu d'approfondir un argument sur un sujet, avec le pour et le contre, je me suis dit que j'allais tout condenser au maximum et donner au lecteur juste assez d'éléments pour écrire son propre éditorial», résume-t-il.

Une obsession traverse ce recueil qu'on lit par petites doses: la langue française. Les mots. Il donne l'exemple de l'expression «déficit zéro», qui est une contradiction dans les termes. «Si c'est zéro, il n'y a pas de déficit, alors on ne peut parler de déficit. Nous utilisons tous les jours, constamment, des expressions toutes faites conçues par des politiciens ou des publicitaires ou par les publicitaires, des politiciens pour cacher la vérité ou amplifier des réalités pour les faire mieux paraître. Mais si on n'appelle pas les choses par leur nom, on ne comprend rien. J'appelle un chat un chat.»

Il n'est pas tendre dans ce calepin, et encore moins en paroles. Particulièrement envers les médias, qu'il connaît bien. On ne trouve jamais mieux qu'un ancien journaliste pour critiquer vertement le métier et il ne va pas se gêner dans son prochain livre, annonce-t-il. La qualité de la langue est selon lui un grand problème au Québec, ainsi que le sort réservé à la culture et à la pensée dans une société où l'on semble vouloir «s'amuser jusqu'à la mort». «La télé devait être une lucarne sur le monde, elle est devenue un huis clos. La télé nous parle maintenant de la télé. On ne sait jamais dans quelle série nous sommes, ce sont les mêmes comédiens d'un bord à l'autre, toujours dans la même cuisine, à s'engueuler. Nous avons des chanteurs, des comédiens, des comiques, qui parlent à d'autres chanteurs, comédiens ou comiques, qui font des recettes, visitent des maisons, critiquent les livres, bref, parlent de choses qu'ils ne connaissent pas.»

Pour Jean Paré, le Québec a eu sa Révolution tranquille, il a maintenant son «Ratatinement tranquille». «Le Québec est en train de s'enfermer. Il y a eu une tentative d'ouvrir les fenêtres, de faire partie du monde et là, les Québécois traversent depuis quelques années une énorme crise d'anxiété par rapport à leur avenir, à leur identité. Il n'y a pas de raison! Nous sommes un pays riche, un pays relativement jeune, nous sommes mieux lotis que 95% des peuples dans le monde, nous avons un immense territoire avec plein de ressources. Mais non, il y a cette anxiété semée constamment par les milieux politiques, administratifs et universitaires, incapables de créer du nouveau, qui nous mettent en garde contre l'avenir. Je trouve ça destructeur.»

Le travail s'accroît avec l'âge

L'homme est intarissable. Pendant deux heures, il n'hésitera pas à donner son opinion sur tous les sujets, sans utiliser la langue de bois, sa bête noire. Le «printemps érable»? Une autre expression toute faite qui l'énerve. «On a qualifié et gelé tout un mouvement social, économique et politique dans un jeu de mots. Comment aurait-on appelé ça sans les manifestations au Caire? J'attends la réponse. Et je trouve que ç'a été une gigantesque affaire irréfléchie, où les journalistes n'ont pas fait leur travail, mais se sont faits plutôt les porte-parole de la rue. Et on se retrouve aujourd'hui Gros-Jean comme devant.»

La commission Charbonneau est pour lui un confessionnal inutile. «Ces mafieux viennent raconter leurs cochonneries et n'ont pas peur de recevoir une balle dans la tête. C'est donc qu'ils sont en service pour détourner l'attention sur les petits et qu'on n'aille pas en haut. Ça fait six mois qu'on nous répète les mêmes choses. Ça va durer combien de temps? Qu'est-ce qu'ils attendent pour aller voir les sous-ministres? Pour convoquer Jean Charest? On ne voit pas de politiciens et on n'en verra pas. Au fond, c'est Tout le monde en parle et la juge Charbonneau est la Guy A. Lepage de la justice.»

Il n'est pourtant pas pessimiste. Jean Paré estime que le journalisme va toujours exister. Que l'avenir de la presse écrite réside non pas dans sa quotidienneté, mais dans sa haute qualité.

Dans son calepin, Jean Paré propose une théorie «selon laquelle la quantité de choses à faire s'accroît avec l'âge». On le croit lorsqu'on voit sa longue liste de livres de deux ou trois pages, son «programme de lecture annuel». Il revisite tous les grands philosophes politiques depuis l'Antiquité. Comment les humains pensent et gèrent la cité, il ne cessera jamais de s'y intéresser. Parce qu'on est journaliste pour la vie.

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Le calepin d'Érasme. Jean Paré. Leméac, 214 pages.