On sait bien des choses sur Pierre Brassard. Qu'il a été un Bleu Poudre, qu'il a déjà piégé au téléphone le pape Jean-Paul II et la reine d'Angleterre. Qu'il a traité Pierre Elliott Trudeau de vieux monstre jurassique et que ce dernier s'est vengé sur son entrejambe. Qu'il est un incontournable de 3600 secondes d'extase. On ignorait toutefois qu'entre deux Potins Plateau, il dessinait. Avec sa blonde Isha Bottin, Brassard vient de publier son premier livre pour enfants, Papa est parti. Portrait d'un drôle de zigoto.

Mis à jour le 1er mars 2010
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Sur mon calepin, Pierre Brassard vient de dessiner un petit bonhomme comme il en dessine des milliers. Le bonhomme tend une fleur. Juste au-dessus de sa tête, un pot s'apprête à l'assommer. Brassard entame un deuxième dessin avec un nouveau bonhomme planté devant une machine distributrice. La machine distribue des câlins, mais aujourd'hui elle est... en panne. Troisième et dernier dessin: un sans-abri qui mendie dans la rue se tourne vers son chien et lui annonce: c'est vendredi aujourd'hui, on va quitter le bureau plus tôt.

Ces dessins que Brassard a esquissés pour moi dans un café du Mile End à deux pâtés de maisons de chez lui, on peut les retrouver sur son site web. Il suffit de taper pierrebrassard.com et des dizaines de dessins dont le trait fin rappelle Sempé défilent avec leur solitude ostentatoire, leurs téléphones qui ne sonnent jamais, leurs tables mises pour deux mais désertées par l'âme soeur et leur machine à câlins en panne. Quand Pierre Brassard dessine, il laisse libre cours à une sorte de mélancolie qu'on ne soupçonnerait jamais en le voyant fanfaronner à la télévision. Pierre Brassard en est conscient, mais ne sait d'où lui vient cette mélancolie, ni l'hésitation pathologique qui s'empare de lui dès qu'il doit prendre une décision ou faire un choix. À titre d'exemple, Brassard rêve depuis toujours de faire comme plusieurs de ses camarades humoristes et de se produire seul sur scène. Pourtant, il ne le fait pas, préférant probablement écouter le redoutable velléitaire en lui, qui remet toujours tout à plus tard.

Du micro à l'écriture

Pierre Brassard ignore à quel moment précis de sa vie il s'est mis à dessiner. En revanche, il se souvient nettement de ce jeu électronique qu'il a reçu en cadeau quand il grandissait à Val-d'Or, en Abitibi, entouré d'un père ingénieur et d'une mère infirmière, ainsi que son frère et sa soeur aînés.

«Le jeu émettait des ondes radio. J'avais réussi à patenter les fils pour pouvoir entendre le son de ma voix et j'aimais ça. Très jeune, j'ai eu envie de m'entendre», laisse-t-il tomber avec son sens inné des chutes incongrues.

Cette fascination pour les micros et les miroirs des médias de communication le mène tout naturellement à s'inscrire au programme Arts et technologies du cégep de Jonquière, à la fin de l'adolescence. Alors que tout le monde le voit s'en aller en production radio, Brassard choisit plutôt la presse écrite : «J'avais le sentiment que parler dans un micro allait de soi alors qu'apprendre à écrire m'apparaissait difficile et plus important.»

Pendant trois ans, Pierre Brassard a donc appris les rudiments du journalisme en couvrant des conférences de presse qui l'ennuyaient à mort. «Dès que c'était sérieux, je m'endormais. Mon esprit se mettait à vagabonder et à remarquer des détails qui n'avaient pas rapport et que je notais malgré tout pour faire rire plus tard mes camarades. J'ai découvert ma personnalité d'humoriste dans les conférences de presse et compris à ce moment-là que mes blagues auraient toujours plus d'impact sur les gens que mes comptes rendus sérieux.»

Jouer au présentateur

Brassard se souvient de son premier scoop. Un prof de philo avait fait parvenir aux étudiants de sa classe une lettre assez crue dans laquelle il les accusait d'aller trop vite, de ne rien approfondir et de «se crosser au lieu de faire l'amour». Brassard avait sauté sur l'occasion pour aller interviewer le prof, en lui promettant qu'il ne publierait pas sa lettre dans le journal étudiant. Non seulement il publia la lettre avec un gros titre sensationnaliste, mais il s'arrangea pour que des exemplaires du journal traînent dans le hall de la chaîne télé locale. Résultat, les nouvelles locales s'emparèrent de l'affaire et en firent une de leurs manchettes. Pierre Brassard n'était pas peu fier. L'année suivante, la radio de Chicoutimi l'embauche comme stagiaire pour lire les nouvelles de fin de semaine, rôle qu'il reprendra à la télé de CKRS à la fin de son stage. Dans son cas, le mot « rôle « est pleinement justifié. D'aussi loin qu'il se souvienne, Pierre Brassard aimait plus «jouer au présentateur» qu'être un présentateur sérieux et professionnel. Bientôt, ce rôle allait devenir sa marque de commerce.

Dans sa vie d'humoriste, Brassard a incarné une bonne demi-douzaine de présentateurs. D'abord dans 100 limites à TQS, dans Taquinons la planète à Radio-Canada, puis dans les émissions de radio des Bleu Poudre. Dans Le coeur a ses raisons, il a été l'inoubliable présentateur Ridge Taylor. Il a été le présentateur de En attendant ben Laden, émission d'humour qui dura le temps d'un été à la SRC. Au cinéma, il a tenu un rôle de présentateur dans le film Dans une galaxie près de chez vous», et a pour ainsi dire terminé sa carrière dans le rôle d'un présentateur presque trop sérieux à l'émission Flash à l'automne 2007, quelques mois avant la vente de TQS à Remstar.

Raymond Beaudoin

Paradoxalement, le personnage le plus célèbre qu'il a créé n'était pas un présentateur, mais un dénommé Raymond Beaudoin, journaliste tout terrain, bedonnant et bigleux, qui se baladait avec un polaroïd pour traquer les vedettes et que les jeunes d'aujourd'hui ne se lassent pas de découvrir sur DVD.

«J'ai créé Raymond Beaudoin pour me sortir des imitations. Au début, Raymond n'interviewait que du vrai monde. Et puis un jour, un peu par accident, je fais une entrevue avec le fameux Jean-Guy Tremblay, celui qui avait demandé une injonction pour que Chantal Daigle, son ex, ne se fasse pas avorter. La notoriété de Jean-Guy a donné une tout autre dimension à Raymond Beaudoin. Le lendemain, le journaliste Jean.V.Dufresne nous plantait dans sa chronique. Il terminait néanmoins en donnant l'heure et la chaîne où nous étions diffusés. À partir de ce moment-là, Raymond Beaudoin s'est mis à aller dans tous les lancements et à traquer des gens connus.»

On peut encore retrouver sur YouTube le fameux clip où Raymond Beaudoin interpelle Trudeau à la Place des Arts à l'occasion de la première d'une série documentaire consacrée à l'ex-premier ministre. Trudeau, ce soir-là, avait été particulièrement violent, traitant Raymond Beaudoin de merde avant de lui arracher ses lunettes et de le frapper dans les bijoux de famille. Sauf qu'on a oublié que Raymond n'avait pas été particulièrement poli à l'égard du Trudeau non plus. L'humoriste avait commencé par l'interpeller en lui demandant si le titre de son film était J'irai cracher sur les Québécois. Puis, il avait enchaîné en lui demandant si le film ressemblait au Parc jurassique, «vous savez, ce film où on déterre des vieux monstres pour faire peur au monde». Autant dire que Trudeau ne l'a pas trouvé drôle.

Et le dessin?

En y repensant, Brassard ne retient que l'aspect douloureux et humiliant de l'aventure. On le sent soulagé de ne plus être obligé de faire ce genre de folies et ravi de gagner sa vie en tenant une chronique déjantée qui fait crouler de rire Marc Labrèche toutes les semaines dans 3600 secondes d'extase.

Et le dessin dans tout cela? «Je dessine depuis toujours. Je me souviens qu'à Taquinons la planète, dès qu'il y avait un party, c'est moi qui dessinais les invitations. Même chose à Noël. S'il fallait que je publie tous les petits bonshommes que j'ai dessinés sur les napperons de restaurant, j'en aurais des pages et des pages.»

Mais l'idée de publier ne lui a jamais traversé l'esprit avant que sa blonde, Isha Bottin, Québécoise d'origine indienne qui a vécu en Belgique et au Rwanda, ne le lui propose. Les deux se sont rencontrés dans un mariage il y a quatre ans. Ayant perdu son père très jeune, Isha a eu envie de raconter dans un livre son deuil de petite fille et de le faire illustrer par son célèbre chum.

Du coup, un autre Pierre Brassard est apparu sous les traits fins et touchants d'une petite fille qui s'ennuie de son papa parti trop vite et qui s'inquiète du chagrin de sa maman. Ce Pierre Brassard-là se dit qu'un jour, il publiera un album de ses dessins. Il se dit aussi qu'il montera un jour seul sur scène. En attendant, 3000 fans le suivent sur Twitter. Peut-être finiront-ils par avoir raison du velléitaire en lui.