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Mon premier livre

Jocelyn Fournier... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse)

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Jocelyn Fournier

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

Marie Bernier
La Presse

Au Québec, une personne sur cinq éprouverait de grandes ou de très grandes difficultés à lire et à utiliser l'écrit. La Presse a voulu rencontrer des personnes qui suivent une démarche d'alphabétisation pour mettre des visages sur les statistiques, mais surtout pour leur donner la parole. Elles nous présentent le tout premier livre qu'elles ont lu elles-mêmes.

P comme dans prison

Jocelyn Fournier

Son premier livre: Aliss, de Patrick Senécal

«J'avais pas mal de temps...», commence Jocelyn Fournier. Deux ans moins un jour, pour être exact. Soit la peine d'emprisonnement dont il a écopé pour une vieille histoire sur laquelle il ne désire pas s'étendre. Jocelyn Fournier est plus volubile sur ce qu'il a accompli durant cette période à la prison de Bordeaux : il a lu son tout premier livre. «Si tu n'as pas de lecture en dedans, tu fais dur. C'est à peu près la seule chose intéressante.» Même pour quelqu'un qui n'a jamais lu de sa vie, qui a quitté l'école à 13 ans. Mais qui, peu avant son incarcération, avait suivi des cours d'alphabétisation à L'Atelier des lettres, dans le Centre-Sud. Alors quand un ami détenu lui parle d'Aliss de Patrick Senécal, il donne une chance au roman de 515 pages. Comme la lecture est pour lui laborieuse, et «pour être sûr de s'en souvenir», il fixe sa ration à 10 pages par jour. Il en viendra même à attendre avec impatience les moments où il se retrouve en cellule pour avoir sa dose. «J'étais parti dans un autre monde», évoque-t-il. La lecture d'Aliss terminée, il se procure Oniria, du même auteur, qu'il «achète» auprès d'un codétenu contre «quatre chips, deux liqueurs, deux pepperonis», selon le système de troc qui tient lieu d'économie dans le milieu carcéral. «Avant, on pouvait sortir 10 livres à la bibliothèque [de la prison], mais c'est rendu 3. Les livres deviennent comme de l'or», explique-t-il. Il lui faut donc échanger deux bols de nouilles instantanées pour ensuite obtenir Le passager. «En prison, tu ne peux même pas sortir les livres de Patrick Senécal de la bibliothèque, parce qu'ils ne reviennent jamais! Alors ça prouve que c'est un bon auteur», fait-il remarquer. Si la tradition veut que les détenus laissent leurs livres derrière eux à leur libération, Jocelyn Fournier a décidé de les emporter avec lui à sa sortie de Bordeaux.

Linda Roy... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse) - image 2.0

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Linda Roy

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

D comme dans dyslexie

Linda Roy

Son premier livre: Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée..., de Christiane Felscherinow

Linda Roy ne sait pas exactement comment, mais elle est «passée entre les mailles du filet». Lorsqu'elle a décroché, en troisième secondaire, elle ne savait pratiquement ni lire ni écrire. À l'organisme Un Mondalire, situé à Pointe-aux-Trembles, il lui a fallu reprendre du début. «Tout ce que je savais, quand je suis arrivée, c'était mon alphabet. Mais le reste, les verbes, c'était comme si j'apprenais du chinois.» Les lettres avaient toujours eu la fâcheuse habitude de se bousculer et de s'inverser devant ses yeux: Linda Roy a découvert à Un Mondalire qu'elle était en fait dyslexique. Cela fait maintenant 25 ans qu'elle fréquente l'organisme. Elle a maintenant du plaisir à lire, même des récits aussi brutaux que Moi, Christiane F. ou Le grand cahier. Dans les prochaines semaines, elle tentera de réussir, à 55 ans, le test de développement général (TDG), nécessaire pour accéder à un programme de formation professionnelle. Elle espère que ce jour-là, les lettres gigoteuses se tiendront tranquilles.

Ferozan Noori... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse) - image 3.0

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Ferozan Noori

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

G comme dans guerre

Ferozan Noori

Son premier livre: Soja santé

De son Afghanistan natal, Ferozan Noori raconte la peur. Celle qui forçait toute sa famille à se réfugier dans la cave lors d'échanges de tirs. Celle qui l'a envahie lorsqu'un incendie a ravagé sa maison à Kaboul. Celle qui la saisit encore lorsqu'elle parle de l'attentat meurtrier qui a visé un autobus dans lequel elle n'avait pas pu monter, faute de place. Quand elle ne trouve pas les mots, elle utilise ses mains pour raconter les corps déchiquetés par l'explosion, les pleurs d'un bébé dont la mère n'a pas survécu. «Très dur», parvient-elle à prononcer malgré l'émotion. Alors non, Ferozan Noori n'est pas allée à l'école en Afghanistan. Après un exil au Pakistan, elle a atterri au Canada pour amorcer «une nouvelle vie», sans peur. La travailleuse sociale qui lui a déniché une habitation à loyer modique l'a orientée vers l'organisme CLÉ Montréal, qui cherchait à faire profiter son programme d'alphabétisation aux femmes immigrées. Avec les autres débutants, elle commence à déchiffrer les mots. Elle espère les apprivoiser suffisamment un jour pour pouvoir écrire son histoire. En attendant, elle s'exerce à lire à la maison avec un livre de recettes végétariennes.

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Denise Kinlough

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

E comme dans enseignement

Denise Kinlough

Son premier livre: elle a choisi une lettre écrite par un être cher

Denise Kinlough se souvient très bien de la religieuse qui était sa professeure, en quatrième année. «Elle me donnait des coups de strap sur les jointures, je venais avec les mains enflées comme ça.» Avec une pointe de malice, elle précise qu'elle n'a pas supporté ces méthodes d'enseignement très longtemps. «Je lui ai arraché la cornette au complet!», s'exclame-t-elle en riant. L'épisode a sonné la fin de son parcours scolaire. C'est en 2009 qu'elle est finalement revenue dans une salle de classe, à travers le programme d'alphabétisation du Carrefour d'éducation populaire de Pointe-Saint-Charles. « Je suis tellement fière, car j'ai fait beaucoup de progrès», se félicite la femme de 74 ans. Et cette année, annonce-t-elle, son rêve devrait se réaliser: le groupe dont elle fait partie au Carrefour a pour projet de créer collectivement un livre. «Moi, j'écris sur l'amour. Ça va bien, j'ai écrit neuf pages», se réjouit-elle.

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Marie Lalonde

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

H comme dans handicap

Marie Lalonde

Son premier livre: La vie comptée de Raoul Lecompte, de Gilles Tibo

«J'ai essayé de travailler, mais on m'a tout le temps mise dehors, parce que je ne vais pas assez vite», raconte Marie Lalonde. Depuis 10 ans, elle fréquente le Carrefour d'éducation Pointe-Saint-Charles, qui offre des services d'intégration des personnes présentant une déficience intellectuelle. «[Au Carrefour], j'ai vu qu'il y en avait d'autres comme moi, et ceux qui sont normaux m'ont acceptée», dit-elle. Une photo dans un local témoigne d'une de ses grandes victoires: «J'ai lu mon premier livre à 63 ans!», s'enorgueillit-elle. Avec d'autres habitués de l'organisme rencontrés au même moment, la discussion bifurque vers les techniques élaborées par les participants pour se débrouiller au quotidien. À la caisse, Marie Lalonde demande toujours des coupures de 5 ou 10 $, car elle a plus de facilité à les compter. D'autres ouvrent discrètement les bocaux à l'épicerie pour sentir les produits et ainsi tenter d'identifier les ingrédients, ou mémorisent des points de repère dans la ville pour s'orienter. Mais la plupart n'ont pas le choix de devoir demander de l'aide, pour tout. «C'est dur, toujours demander», admet Marie Lalonde.

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Sandra Arely Lopez Cabrera

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

H comme dans honte

Sandra Arely Lopez Cabrera

Son premier livre: le cahier d'exercices Ma 3e année expliquée

C'est la guerre civile qui a poussé Sandra Arely Lopez Cabrera hors du Salvador, il y a 30 ans. À son arrivée au Canada, elle ne connaissait strictement personne. «Je ne savais même pas que ça existait, le français», se rappelle-t-elle. Après plusieurs années à travailler dans des manufactures, elle s'est présentée à CLÉ Montréal alors qu'elle ne parvenait plus à trouver d'emploi. «On demande en entrevue si tu sais lire et écrire. Quand tu réponds non, la porte se ferme. Je cherchais comment donner une meilleure vie à mes enfants», dit-elle. Ses quatre enfants, elle les a élevés seule depuis qu'elle a mis à la porte son conjoint. «C'était difficile, mais c'est la meilleure décision que j'ai prise, il me maltraitait tout le temps », souffle-t-elle. La mère de famille est fière de maintenant faire partie des groupes avancés à CLÉ. Elle se bat encore contre la gêne de commettre des erreurs devant ses enfants, plus habiles qu'elle en français, et devant des collègues, quand il lui arrive de prononcer «fesses» plutôt que «face». «Il a fallu apprendre à ne pas avoir honte», affirme-t-elle.

Marie-Anna Joseph... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse) - image 7.0

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Marie-Anna Joseph

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

V comme dans vision

Marie-Anna Joseph

Son premier livre: Petits pas d'intégration, du Creca (Centre d'éducation populaire autonome)

Malgré sa déficience intellectuelle, malgré le professeur qui lui a donné «20 coups de ceinturon» en Haïti, malgré un glaucome qui l'a rendue aveugle d'un oeil, Marie-Anna Joseph veut lire. Puisqu'elle n'est « pas capable de retenir les choses dans [sa] tête », elle se limite à deux pages par jour, et en gros caractères. Elle se dit que c'est déjà beaucoup, vu qu'on lui avait annoncé qu'elle perdrait complètement la vue. Son plus grand rêve serait de devenir missionnaire pour prêcher l'Évangile partout dans le monde.

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Pierre Gélinas

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

I comme dans intimidation

Pierre Gélinas

Son premier livre: il a choisi une lettre qu'il a écrite pour un enfant

Pierre Gélinas aimait l'école. Ce qu'il n'aimait pas, c'était les moqueries dont il était la cible quand il devait lire à voix haute. «J'ai lâché l'école, car les gens riaient trop de moi et j'avais trop le coeur gros», dit-il doucement. «Je sais mon alphabet, poursuit-il, mais pour attacher les mots, ça me prend plus de temps.» Au Carrefour de Pointe-Saint-Charles, il se sent en confiance. «Ici, c'est tout le contraire, le monde m'aide.» En guise de premier livre, il a plutôt décidé de présenter une lettre qu'il a écrite à un petit garçon dans le cadre d'un projet de correspondance entre le Carrefour et une école primaire du quartier. À son jeune correspondant, il insiste sur l'importance d'être assidu à l'école. «Je n'en reviens pas, s'étonne Pierre Gélinas en regardant la feuille de papier. Je savais juste écrire mon nom. Je suis fier.»




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