Chaque semaine de l'été, l'équipe de Lecture revisite un classique de la littérature québécoise. A-t-il tenu la route? Nos journalistes confrontent leurs impressions aux critiques d'hier. Cette semaine, Au pied de la Pente douce, de Roger Lemelin (1944).

Publié le 3 août 2013
Josée Lapointe LA PRESSE

Au pied de la Pente douce: le titre du premier roman de Roger Lemelin paru en 1944 est si beau et évocateur que notre choix s'est porté sur lui en grande partie pour cette raison. Comme tout le monde, nous avions vu Les Plouffe, grand film de Gilles Carle tiré du roman de Lemelin, sans jamais le lire. Alors nous avons saisi l'occasion de ce projet pour nous initier à l'oeuvre de l'écrivain de Québec.

Roman long et touffu - en version poche parue chez Stanké en 2009, il fait 350 pages très serré - Au pied de la Pente douce est une plongée dans le quartier populaire de Saint-Sauveur à Québec, qui se trouve au bas de la côte Franklin, la «Pente douce» du titre. L'action se déroule en 1937, l'église est dominante, les «Mulots» affrontent les «Soyeux», les rouges s'opposent aux bleus et les discussions s'échauffent chez le (faux) brocanteur juif du quartier.

Au coeur de ce roman se tiennent deux jeunes hommes tout juste sortis de l'adolescence, Denis Boucher et Jean Colin. Le premier est ambitieux et éduqué, l'autre, éternel malchanceux, est né pour un p'tit pain. Deux revers d'une même médaille qui permettent à l'auteur de décrire, sans jamais poser de jugement, les rapports de classe et l'obscurantisme ambiant.

Amis et ennemis, Denis et Jean tournent autour de la belle Lise, qui vient de sortir du couvent. Ce triangle amoureux, esquissé au début du livre, prend vraiment son ampleur dans la deuxième partie. Ce qui était un portrait souvent tapageur d'une communauté et un regard très acéré sur la société - Roger Lemelin n'y va pas de main morte avec l'Église, particulièrement avec les grenouilles de bénitier -, devient ainsi en se développant une espèce de roman psychologique.

On se croirait parfois chez les Russes, avec dilemmes moraux et angoisse latente des personnages - c'est ce qui tue littéralement Jean Colin à la fin du roman. Et son agonie est saisissante et bouleversante, parmi les plus prenantes de la littérature, toutes origines confondues.

Mais il faut se rendre jusque-là et on ne peut pas dire qu'Au pied de la Pente douce est une lecture facile. Le côté truculent des dialogues et des situations est amusant et révélateur de l'époque, mais les scènes comiques, comme celles du bingo ou de la lutte, sont longuettes pour nous, lecteurs habitués à plus de punch.

Aussi, la profusion de personnages, qui sont nommés parfois par leur prénom, parfois par leur nom de famille ou même par leur surnom, crée un peu de confusion si on en fait une lecture par petits coups, dans les transports en commun par exemple.

Il vaut mieux prendre le temps de se laisser imprégner de cet univers: le rythme lent n'est alors plus une barrière mais vraiment un moyen de voir vivre devant nous tout un monde, qui était le nôtre il n'y a pas si longtemps. Ça vaut encore la peine de s'y attarder.

«Pour les uns, j'avais écrit le premier roman urbain du Québec dans un style bouillonnant de fraîcheur. Pour les autres, je m'affirmais comme le pire ennemi des bien-pensants et des structures cléricales au Québec.»

- Clément Lockwell dans Culture, septembre 1944

Ce qu'ils en ont dit

«Pour les uns, j'avais écrit le premier roman urbain du Québec dans un style bouillonnant de fraîcheur. Pour les autres, je m'affirmais comme le pire ennemi des bien-pensants et des structures cléricales au Québec.» - Roger Lemelin en 1987 à propos d'Au pied de la Pente douce

«Une autre innovation de Roger Lemelin: l'emploi de l'ironie, de l'humour justement pour mieux dénoncer les abus et les exploitations, mieux souligner les défauts et les travers. Il faut s'en réjouir et il faut espérer.» - Guy Jasmin dans Le Canada, juillet 1944

«Une autre innovation de Roger Lemelin: l'emploi de l'ironie, de l'humour justement pour mieux dénoncer les abus et les exploitations, mieux souligner les défauts et les travers. Il faut s'en réjouir et il faut espérer.» - Benoît Godbout dans Le Quartier latin, octobre 1944

«La vie rayonne de partout dans ces scènes du faubourg auxquelles l'auteur a donné un relief surprenant. Il est un des rares littérateurs canadiens qui n'ait éprouvé aucun scrupule à saisir le grouillement pittoresque d'une agglomération canadienne-française, pleine de vices et de vertus, comme tout ce qui est humain, et d'une manière qui rappelle celle de Gabriel Chevalier.» - Guy Jasmin dans Le Canada, juillet 1944.

Grande noirceur et nouvelle urbanité

Avec Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, Au pied de la Pente douce est le roman qui a amené la littérature québécoise en ville. Pratiquement en même temps - Lemelin à Québec en 1944 et Roy à Montréal en 1945 -, les deux auteurs ont rompu avec la littérature du terroir pour montrer la réalité des ouvriers dans les quartiers populaires. Si Bonheur d'occasion est encore lu, Au pied de la Pente douce est un peu sombré dans l'oubli. Le roman de Roger Lemelin a pourtant été immensément populaire lors de sa sortie, publié ensuite à Paris et traduit en plusieurs langues. «Peut-être qu'on a oublié l'oeuvre au profit du personnage public», avance Jacques Cardinal, professeur de littérature à l'Université de Montréal, qui a publié l'an dernier Humanité et profanation, une étude consacrée entièrement à ce roman.

Contre l'autorité

Replaçons-nous dans le contexte: en 1944, la Seconde Guerre mondiale tire à sa fin et le Québec vient de vivre une autre crise de la conscription. Maurice Duplessis est de retour au pouvoir après un intermède libéral de quelques années. La province est au faîte de la Grande Noirceur, l'influence du clergé est immense et le baby-boom est sur le point de commencer. Pour Jacques Cardinal, non seulement le roman de Lemelin a été un grand roman de l'émancipation, mais il a aussi été un des premiers à remettre en question l'autorité de l'Église - quatre ans même avant la publication de Refus global. On pourrait ainsi considérer Au pied de la Pente douce comme un des premiers jalons menant à la Révolution tranquille. Roger Lemelin n'était pas tendre envers l'Église, mais non plus envers les différentes formes d'autorité, avec une ironie et un sens de la caricature bien développés. Son livre aura donc créé du remous et s'il ne fut pas censuré, il fut certainement mis à l'index dans quelques librairies - dont la librairie Garneau à Québec, où Roger Lemelin aurait tenté de l'acheter incognito. L'auteur fut même dénoncé en chaire par le curé de sa paroisse.

Photo: archives La Presse

Des Canadiens français s'enrôlent pour le service outre-mer, en juillet 1941.

Un prodige

Roger Lemelin n'avait que 23 ans lorsqu'il a terminé d'écrire Au pied de la Pente douce, en 1942. Il était condamné à l'inactivité après s'être fracturé une cheville dans un accident de ski. Un contexte qui explique probablement la fougue adolescente qui se dégage du livre. Il fallait à la fois du courage et un peu d'inconscience pour être aussi féroce et réaliste. Il aura été un des premiers, indique Jacques Cardinal, à s'attarder sur la psychologie des personnages. «Auparavant dans la littérature québécoise, les personnages représentaient des idées, des concepts. Dans Au pied de la Pente douce, ils réfléchissent, changent d'avis, ont une vie intérieure. Mes pages préférées sont celles consacrées à l'agonie de Jean Colin, vers la fin du roman. C'est étonnant qu'il soit allé aussi loin dans la description de la douleur physique et de l'état fiévreux, avec l'esprit de Jean qui divague. C'est très fort.» Après avoir reçu le prix David, connu le succès et retrouvé l'usage de ses jambes, la carrière fulgurante du jeune prodige a pris son envol.

Le personnage public

Quelques années plus tard allaient venir l'immense saga des Plouffe, puis le journalisme et les affaires. Le personnage public avait depuis longtemps pris le dessus lorsque Lemelin est devenu président et éditeur de La Presse, de 1972 à 1981. Pour Jacques Cardinal, il est donc important de redonner ses lettres de noblesse à son oeuvre, ne serait-ce que pour comprendre mieux l'histoire du Québec. «Et en plus, c'est un bon roman!»

Photo: archives La Presse

Roger Lemelin a été président-éditeur de La Presse de 1972 à 1981.

Extrait

«L'abbé Bongrain sortit de la chambre, songeur. Le malade acceptait son malheur, fièrement, et l'idée de la punition de Dieu ne semblait pas s'y glisser. Aussi, le bon abbé, habitué à voir chez les Mulots les maladies incurables se terminer par la résignation dans le Seigneur, cherchait-il les motifs de cette douleur compliquée. Cet orgueil, ce mutisme sans partage dans la souffrance ne devenaient-ils pas le plus grand des péchés, le péché suprême de l'indifférence à un Dieu qui a soif de ceux qui souffrent, qui leur ouvre les bras? L'abbé Bongrain hésita plusieurs fois, prêt à revenir sur ses pas. Non, avant, il irait à l'église, prier.»