Chaque semaine de l'été, l'équipe de Lecture revisite un classique de la littérature québécoise. A-t-il tenu la route? Nos journalistes confrontent leurs impressions aux critiques d'hier. Cette semaine, Le Cassé, de Jacques Renaud (1964).

Chantal Guy LA PRESSE

On essaie d'imaginer l'électrochoc qu'a dû être Le Cassé lors de sa parution en 1964. Car même en 2013, sa lecture a quelque chose de traumatisant - et on se demande d'ailleurs comment on a fait pour l'ignorer si longtemps.

En 1964, le joual n'étant pas la norme en littérature - on considère d'ailleurs que c'est l'un des premiers romans en joual - cette charge désespérée a vraiment été reçue comme un coup de poing en pleine gueule comme l'écrivait le critique Jean Éthier-Blais en 1964. On n'en doute pas. Car même pour le lecteur d'aujourd'hui, qui connaît les pièces de Michel Tremblay, qui ne se pose pas trop de questions politiques sur l'utilisation de joual, même ce lecteur-là ne peut pas rester de glace en lisant Le Cassé, qui n'a rien perdu de sa force.

Même les manifestes du FLQ qui auront des échos semblables quelques années plus tard ne sont pas aussi violents que la prose de Jacques Renaud, qui n'avait que 20 ans lors de l'écriture de ce livre «maudit».

Des textes d'une violence inouïe. Particulièrement celui qui donne son titre au recueil. Le Cassé, c'est Ti-Jean. Brute totale. Complètement aliéné. Pauvre comme la gale, dans son portefeuille comme dans son coeur et sa tête. Il frappe, il cogne, jusqu'au meurtre. Le narrateur qui décrit cette effroyable errance dans un Montréal glauque et crasseux se moque du lecteur. «Le lecteur s'attend sans doute à une description cochonne. Qu'il se réfère à ses expériences personnelles ou à défaut de celles-ci, qu'il sacre.» Non, il n'en donnera pas de bonbon, il n'en donnera pas, du bonheur. Mais de l'horreur, il en fournira en masse. À la mesure du désespoir sans fond qu'il veut exprimer.

Le misérabilisme n'est pas vraiment ce qu'on retient de la lecture du Cassé, bien plus tonifiante qu'on peut le penser. La colère et la rage traversent tous ces textes écrits à chaud, à contre-courant de l'euphorie de la Révolution tranquille. Jacques Renaud ne prend pas une posture trash pour faire son cool; ici, l'esthétique est une prise de position politique.

La fureur du Canadien français

On pense n'avoir jamais lu jusqu'à aujourd'hui des textes aussi près de la fureur du Canadien français dépossédé de tout, jusqu'à sa langue. Tout est cassé dans ces textes, à tous les niveaux: social, économique, politique, personnel. Et il n'y a même pas de pitié pour cette race de «cassés». «Les cassés. Culpabilisés. Conditionnés à la petitesse morale. Aimez-les comme y sont, y resteront comme y sont. La tactique, c'est d'leû calfeutrer l'estomac à intervalles réguliers. Le bourrage de crâne fait le reste. Crânes bourrés, dindes farcies, joyeux Noël. Ils ont besoin d'amour? Non. Ils ont besoin d'aimer. Et ils haïssent. Ils se haïssent eux-mêmes. S'aimer eux-mêmes comme ils sont c'est du masochisme. Quand ils s'aimeront eux-mêmes pour de vrai, ils auront honte. Ils feront la révolution. Ils se voudront autres. Les cassés. Même pas l'instinct sûr des bêtes.»

Le lecteur «mange une volée» pendant plus d'une centaine de pages, finalement. La fragmentation en plusieurs textes est voulue, car l'auteur voit ce recueil comme un tout, et ne reconnaît que la publication originale chez Parti Pris. Jacques Renaud, toujours vivant, offre l'intégrale du Cassé dont il détient les droits sur son blogue, «Électrodes». À vos risques et périls.

Le temps du joual, des bombes et de Parti pris

1964: Le Québec va connaître le «Samedi de la matraque» lors du passage de la reine Élisabeth II. L'année précédente, le FLQ frappait pour la première fois des casernes militaires. Le gouvernement de Jean Lesage continue de transformer la société québécoise notamment par la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée...

Jacques Renaud a 20 ans. Il fait partie, avec André Major, Paul Chamberland, Gérald Godin et Laurent Girouard de la bande littéraire de Parti pris qui va lancer l'expression «littérature québécoise» plutôt que «canadienne-française» et qui fera du joual une arme politique. Dans une entrevue accordée à Jean Bouthillette pour la revue Perspectives en 1967, Jacques Renaud revient sur le contexte de la création de cette oeuvre. «J'ai écrit Le Cassé comme un gars qui écrit son testament. [...] Ce fut la cristallisation d'un désespoir absolu, l'aboutissement d'une recherche artistique et d'une situation sociale tellement mêlées que je ne crois pas que jamais les conditions de son écriture seront de nouveau réunies. Car Le Cassé est une autobiographie. C'est moi monstrifié. C'est aussi un moment du Québec, celui des bombes. [...] Avec le recul, je dirais que Le Cassé est une oeuvre maudite. C'est de l'art, mais à rebours, si je puis dire. C'est de l'art parce qu'il y a création, récupération de la réalité par l'imaginaire. Mais en même temps ça nie l'art. Le Cassé est nihiliste. C'est un moment de ma vie. Et quant au joual, sur lequel on a beaucoup glosé, ce n'est surtout pas un style mais un mode de penser, un mode d'être. Le joual, c'est plus que le seul langage du Cassé, c'est sa condition de paria. Le joual est le langage à la fois de la révolte et de la soumission, de la colère et de l'impuissance.»

Ce qu'ils en ont dit

«Dans quel monde vivons-nous, mon Dieu, pour que de pareils livres paraissent, nous giflent à ce point et soient vrais? Le Cassé n'est pas un roman, c'est un coup de poing en pleine figure.» - Jean Éthier-Blais, Le Devoir, 11 décembre 1964

«Disons d'abord que Renaud a choisi de faire exister dans l'absolu cette loque qu'est le chômeur canadien-français en écrivant comme ce dernier parle, ce qui me semble être la seule façon de transcrire concrètement notre aliénation profonde: ne pouvoir par l'activité de sa conscience dominer son destin.» - André Major, La Presse, 10 avril 1965

«Le Cassé, une très longue nouvelle qui donne son nom au recueil, et quelques récits constituent ce volume qui, certes, se mériterait la mention «à proscrire» dans toutes les «cotes morales» du monde.» - Monique Bosco, Maclean's, février 1965

«Absolument illisible en France, en Belgique et dans toute l'ethnie française, il pousse aux confins du délire et du ridicule de tout salir, même sa langue maternelle.» - Jean Hertel, 1965, cité dans Histoire de la littérature québécoise.

Extrait

«Quand Philomène a éclaté de rire, Ti-Jean l'a entendue, elle regardait Ti-Jean et Ti-Jean s'est enragé... Philomène a retrouvé sa vraie tête... Ses yeux noirs, ses cheveux noirs, son visage pâle... Ti-Jean ne sait plus si elle rit ou si elle chiâle... Ti-Jean a sauté sur son lit double, il a bondi, enragé... De la main gauche, il a saisi Philomène au cou, il l'a fait tournoyer comme une fronde. Les ligaments qui la retenaient à l'amoncellement ont pété comme des cordes à paquet. L'amoncellement de corps a fondu, il a disparu rapidement... Ti-Jean criait: «M'as t'casser en deux, ma crisse!... M'as t'casser en deux!...» De la main gauche, il a saisi au vol les chevilles à Philomène... Il l'a rabattue sur son genou levé, il l'a cassée en deux comme on casse une branche de bois sec, il l'a garrochée par la fenêtre...»