À l'École du meuble, il devait enseigner le dessin mais amenait plutôt ses élèves à répudier l'enseignement magistral pour se consacrer à la réflexion sur la peinture, l'art pour l'art et la liberté de l'artiste. Cette quête de «l'impalpable vérité du monde», selon lui, ne pouvait s'appuyer que sur le rejet des canons de l'art classique, voire de toute tradition. Paul-Émile Borduas s'était un peu éloigné des arts appliqués à l'industrie de l'ameublement...

Daniel Lemay LA PRESSE

Formé en France auprès de maîtres de l'art religieux, le jeune peintre avait vite compris que la voie, sa voie, ne passait pas par les chemins italiens des calvaires au-dessus desquels devaient voler des angelots joufflus. Influencé par les surréalistes réunis autour d'André Breton - le «pape du surréalisme» prônait la convergence du rêve et de la réalité en une «vérité absolue» -, Paul-Émile Borduas (1905-1960) se retrouva à la tête d'un mouvement québécois appelé «automatiste» qui, dans sa dimension picturale, tournait résolument le dos à l'art figuratif.

Or, dans le Québec clérico-nationaliste de l'après-guerre, l'art devait, encore et toujours, servir l'Église et la Nation. «La peinture avait pour mission d'idéaliser les réalités naturelles, catholiques et canadiennes-françaises», lit-on dans L'Art vivant Autour de Paul-Émile Borduas, essai brillant, concis, limpide, que vient de publier le sociologue Jean-Philippe Warren chez Boréal. Titulaire de la Chaire d'études sur le Québec à l'Université Concordia, Warren s'intéresse depuis longtemps aux origines de la Révolution tranquille et aux diverses manifestations qui s'en sont suivies, comme la (première) crise des cégeps, si bien traitée dans Une douce anarchie Les années 68 au Québec (Boréal, 2008).

Ici, Jean-Philippe Warren puise finement aux origines catholiques de la Révolution tranquille, à une époque où «la communauté canadienne-française tentait, dans les années 40 et 50, de s'approprier une modernité troublante et fugitive». Troublante parce que, dans la foulée de penseurs catholiques français comme Emmanuel Mounier et Jacques Maritain, certains croyants québécois éclairés et socialement actifs -ont les appellera catholiques réformistes- s'étaient lancés dans cette «révolution spirituelle» qui, transcendant les barrières politiques, devait déboucher sur «l'homme nouveau». Cet «anticléricalisme de l'intérieur» tournait le dos à la «calme assurance» des «pratiques ritualistes et maigres dévotions» pour amener les croyants à faire grandir leur foi dans une saine «inquiétude».

Parallèlement, les artistes novateurs comme Borduas cherchaient aussi à se défaire des prescriptions et des directives, celles des académies, pour se consacrer tout entiers à l'exploration de l'art moderne: le «risque total dans le refus global», écrira Borduas en 1942. Jean-Philippe Warren est à son mieux quand, dans le chapitre intitulé «Notre inquiétude», il sillonne ces zones mal éclairées où certains ont vu l'Art et Dieu réunis dans l'ultime communion: «Quelque chose unirait le poète et le saint, tous deux en quête d'une harmonie occulte»...

À l'été de 1948, à la tête d'un groupe de jeunes artistes qui n'ont pas 30 ans -les peintres Jean-Paul Mousseau et Jean-Paul Riopelle, le poète Claude Gauvreau, entre autres-, Borduas signe le manifeste Refus global, un document d'assez faible tenue qui n'en constituait pas moins un cri de ralliement contre les forces des Ténèbres. Les vagues que cause la sortie de ces 400 exemplaires ronéotypés, explique toutefois Warren, ne sont pas dues à l'appel à «l'anarchie resplendissante» qu'ils contenaient, mais à une cause encore plus grave pour l'époque: «Refus global était bien une charge contre la croyance en quelque divinité que ce soit.»

Paul-Émile Borduas, le «maître de Saint-Hilaire», fut renvoyé de l'École du meuble l'automne suivant, sur ordre du ministre Paul Sauvé qui, succédant à Maurice Duplessis comme premier ministre, deviendra la première figure politique du Québec de la Révolution tranquille. Les deux hommes mourront au début de 1960, à un mois d'intervalle: Sauvé après un règne de 100 jours plein de promesses, Borduas exilé à Paris1 où, jusqu'au bout, il cherchera la vérité de l'homme ailleurs que dans «les oignons de Cézanne».

L'Art vivant - Autour de Paul-Émile Borduas

Jean-Philippe Warren

Boréal, 224 p. dont 16 pages couleurs avec des oeuvres de PEB, 25,95$

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1. Dans un ouvrage qui vient de paraître chez Art Global, Paul-Émile Borduas - Dernières années à Paris, Jean-Louis Gauthier raconte la triste fin du peintre de Viol aux confins de la matière.