Comment les enfants de la révolution sexuelle de 1969 vivent-ils l'amour, rendus à l'âge adulte? Assez difficilement, comme en témoigne le collectif Amour et libertinage, dirigé par les journalistes et auteures Claudia Larochelle et Elsa Pépin, qui paraît aujourd'hui en librairie. Ou comment les trentenaires voient l'amour au temps du capitalisme...

Chantal Guy LA PRESSE

Ils sont nés dans les années 70, ils sont les enfants de l'amour libre ou du divorce (ça va avec la liberté), et ils ont tous hérité de ce cadeau empoisonné qu'est la liberté. C'est-à-dire qu'ils ne sont plus dans l'ivresse de la transgression des tabous ou de la réinvention des codes amoureux, étant les héritiers d'une révolution qui n'a rien de tranquille.

C'est bien parce que l'amour est au coeur des obsessions des trentenaires que Claudia Larochelle et Elsa Pépin ont eu envie de sonder, par la fiction - et non le témoignage - ce que les écrivains de leur génération avaient à dire sur le sujet. «Nous avons tellement d'amis qui nous ont raconté toutes sortes d'histoires tragicomiques sur l'amour, c'était une matière intéressante à explorer», explique Elsa Pépin. Claudia Larochelle va plus loin: «J'aimerais un sommet où les gars et les filles se parleraient franchement de leurs imaginaires!»

Une quinzaine d'auteurs signent ce recueil rouge vif comme la passion. Publiés aux 400 coups, ces textes sont tous traversés par la désillusion, la lassitude, la peur de l'engagement, voire même une franche détresse.

«À 30 ans, on est blessé, dit Claudia Larochelle. Dans la vingtaine, tu cumules les expériences, tu apprivoises l'autre, tu es plein d'idéaux... Mais c'est comme un match de boxe: quand tu as été mis K.-O. quinze fois, tu es à terre, tu perds de l'estime à chaque coup. Tu arrives à 30 ans avec des couches de protection, à la croisée des chemins, dans la période des grandes décisions.»

«J'ai l'impression qu'on a maintenant une liberté comme on n'en a jamais eu, et on ne peut pas être contre ça, mais je ne pense pas que ça simplifie les relations amoureuses, renchérit Elsa Pépin. En proposant ce projet à plusieurs auteurs, nous avons pensé que nous pouvions peut-être saisir de nouveaux mythes amoureux.»

À la lecture des nouvelles de Véronique Marcotte, Rafaële Germain, Guillaume Corbeil, Alain Farah, Sophie Cadieux, Jean-Simon Desrochers, Tristan Malavoy-Racine, Tassias Trifiatis, Émilie Dubreuil, India Desjardins, Matthieu Simard ou des deux codirectrices du projet, il se dégage en effet une sorte de correspondance entre les auteurs qui révèle essentiellement que l'amour, comme le libertinage, ne sont plus comme avant. L'amour fait mal, l'amour fait peur, et la chair est souvent triste.

«On a le coeur enrobé de roses, constate Claudia Larochelle. C'est un regard très lucide, parfois trash, avec un profond désir de trouver un sens à tout cela, d'être vraiment amoureux... C'est plein de paradoxes.»

«Il y a quelque chose d'éternel et d'universel à l'amour, mais nous sommes peut-être arrivés au bout, aux limites de l'individualisme», analyse Elsa Pépin.

Tout de même, deux textes se démarquent de cette désillusion partagée: celui de Stéphane Dompierre, résolument tourné vers l'érotisme et la joie des amours sans lendemain que procure le libertinage, et celui de Maxime Catellier, véritable apologie de l'amour, presque une prise de position philosophique radicale. Claudia Larochelle confirme que les écrivains ont été, somme toute, assez pudiques avec le sujet du libertinage. Quant à l'amour, Elsa Pépin note que «Maxime Catellier est le plus jeune de la bande, mais c'est celui qui a la plus vieille âme»... Il n'a pas encore frappé la trentaine!

Ce que l'on remarque aussi, c'est un transfert de la guerre des sexes vers un affrontement couples-célibataires - très bien rendu par Rafaële Germain, d'ailleurs. Car l'une des grandes victoires de la révolution des moeurs, à la lumière de ce recueil, semble avoir été l'égalité des sexes, réelle chez les trentenaires. Dans les tranchées de l'amour, tout le monde est à la fois victime et bourreau, pas plus les gars que les filles. Là-dessus, Elsa Pépin et Claudia Larochelle s'entendent pour dire que les différences s'estompent et que tous nagent dans les mêmes eaux.

Mais quelque chose a été perdu dans la foulée: le ludisme dans la séduction. «Nous avons désappris à jouer l'amour, constate Elsa Pépin, qui a étudié les libertins du 18e siècle. C'est un truc qui me rend triste: il n'y a plus de jeu, plus de galanterie. Aujourd'hui, c'est banalisé, le discours marchand contamine le discours amoureux.»

Pour Claudia Larochelle, il y a carrément une «paralysie dans la drague»... Rien ne sera jamais parfait, puisque l'amour, comme on sait, est enfant de bohème et n'a jamais connu de lois.

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Amour et libertinage, par les trentenaires d'aujourd'hui. Collectif sous la direction d'Elsa Pépin et Claudia Larochelle. Les 400 coups, 200 pages.