La revue Liberté lui consacre un numéro spécial. On a tenu une conférence à son sujet à la librairie Olivieri cette semaine. Mais si vous ne savez pas qui est Nikos Kachtitsis, c'est tout à fait normal. Cet écrivain grec, qui a écrit la majeure partie de son oeuvre à Montréal, et qu'on dit de la même lignée que Kafka, Pessoa ou Walser, vient tout juste de renaître de ses cendres, 40 ans après sa mort. Et, oui, c'est un événement.

Publié le 27 nov. 2010
Chantal Guy LA PRESSE

Au départ, on croit presque à un canular. L'esprit même de l'écriture de Nikos Kachtitsis prête à la paranoïa. Le héros de Gand, que publie Boréal, traduit du grec par Jacques Bouchard et Fred A. Reed, commence par l'avant-propos fictif d'éditeurs qui ont reçu le témoignage d'un homme ayant connu de près un certain S.P., qui s'avère être Stoppakius Papenguss, lequel aurait trahi sa patrie. Quelle patrie? Tout est de l'ordre de l'imaginaire chez Kachtitsis. Et le narrateur qui nous parle pourrait bien être le véritable héros du Héros de Gand tellement il est hystérique et de mauvaise foi.

Paraît-il qu'en Grèce, Nikos Kachtitsis est un auteur majeur. Mais voilà le destin des petits pays usant d'une langue peu partagée dans le monde: leurs écrivains mettent plus de temps à entrer dans l'universel.

Lakis Proguidis, critique et essayiste, directeur de la revue L'atelier du roman, était de passage à Montréal pour parler de Kachtitsis, qu'il lit depuis longtemps, et qu'il peut situer dans le contexte de sa littérature nationale. «En général, notre prose était imitatrice du courant littéraire dans le reste de l'Occident, suivant les mots d'ordre esthétiques élaborés à l'étranger. Mais il y a des écrivains qui suivent leur propre chemin, comme Kachtitsis.» Il aurait donc révolutionné la littérature grecque...

Le numéro 289 de la revue Liberté est essentiel à la compréhension du personnage. Il suffit de jeter un coup d'oeil à la chronologie de cet écrivain inconnu, qui, sur photo, a une gueule de Boris Vian, pour constater les incroyables rendez-vous ratés de sa vie, précocement interrompue par la leucémie, en 1970, à l'âge de 44 ans.

Enfant de la guerre, il a vécu l'occupation nazie et la guerre civile en Grèce, s'est exilé pour le travail au Cameroun. Amoureux d'une femme, il la suit au Canada en 1956. Trilingue (grec, français et anglais), il travaille comme enseignant et traducteur, et fonde la revue (trilingue!) Le palimpseste, qui n'aura que deux numéros. Il fonde aussi sa maison d'édition, dans le sous-sol de sa maison d'Outremont, mais ne peut publier qu'en anglais, parce qu'il ne trouve pas de caractères grecs pour sa typographie! Et la publication du Héros de Gand en Grèce sera stoppée en 1967 par le coup d'État du 21 avril... pour être reprise à Montréal, à 500 exemplaires imprimés sur les presses du journal La tribune grecque-canadienne!

Dans la constellation des orphelins

Mais Kachtitsis, c'est avant tout un monstre de littérature. Un lecteur maniaque, un écrivain boulimique. On peut lire quelques lettres traduites dans la revue Liberté, et on envie furieusement les Grecs de pouvoir lire les quatre volumes de sa correspondance, qu'on devine aussi délirante que son roman le plus important, Le héros de Gand. «Chacune de ses lettres est comme une nouvelle littéraire, confirme Lakis Proguidis.

Comme la plupart des gens qui ont découvert Kachtitsis, Pierre Lefebvre, directeur de la revue Liberté, a d'abord été fasciné par l'anecdote de l'écrivain grec reconnu dans son pays, absolument inconnu à Montréal où il a écrit son oeuvre.

«Mais si je n'avais pas reconnu l'immense talent de l'écrivain, cela serait resté une anecdote. Ce qui nous frappe, c'est son inventivité peu commune, et ce sentiment de nouveauté, même 40 ans après. Nikos Kachtitsis fait partie de la constellation des orphelins en littérature, comme Kafka, Gombrowicz, Walser, Pessoa, des gens qui, de leur vivant, n'ont pas réussi à percer et qu'on a découvert plus tard, des marginaux, qui sont à côté de la marche du monde, qui sont la fois broyés par cette marche et capables de parler de leur sentiment d'étouffement. Ce qui est particulièrement jouissif chez Kachtitsis, c'est qu'il le fait avec beaucoup d'humour.»

En effet, on pense au Procès de Kafka en lisant Le héros de Gand, mais avec une pointe d'humour beaucoup plus appuyée. Un sentiment de culpabilité tragique traverse ce roman à la fois drôle et angoissant, qui ne répondra pas à nos questions sur Pappengus, et dans lequel on ne peut reconnaître ni la Grèce, ni Montréal - sauf un petit clin d'oeil bien canadien français à un certain Réal Deslauriers... Kachtitsis a su créer un univers bien à lui. Pour Lakis Proguidis, il s'agit «d'une expérience profonde, un amalgame de peur dans un monde menaçant, puisqu'il a vécu la guerre, et l'euphorie rabelaisienne d'un jeune homme qui entre dans la vie.»

Un rôle pour le Québec

Robert Lefebvre et Lakis Proguidis sont plus qu'heureux que la renaissance en français de Nikos Kachtitsis passe par Montréal, d'autant plus que sa veuve et son fils habitent toujours ici. «C'est ça qui est excitant, dit Robert Lefebvre. Souvent, c'est la France qui va jouer ce rôle. Ça tombe doublement sous le sens qu'il soit traduit à Montréal, alors qu'il a écrit son oeuvre ici de façon clandestine, et plus particulièrement aujourd'hui, alors qu'on se questionne sur la place des immigrants dans notre société.»

En 1962, Nikos Kachtitsis écrivait à un ami: «De temps en temps, je pense que: 1) Je suis un grand idiot. 2) Je suis un génie. 3) Je suis fou. 4) Je suis très lucide. 5) Je souffre d'un cancer. 6) Je suis extrêmement malchanceux. 7) Un jour, j'aurai un avenir brillant - bientôt, quelqu'un m'appellera au téléphone, ou frappera à ma porte pour m'annoncer: «Monsieur, nous apprécions énormément vos qualités extraordinaires, etc., etc., et voici 100 000 dollars pour vous consacrer à votre Art au bénéfice de vous-même, de votre famille très aimable et de toute l'Humanité.»

Devin, Nikos Kachtitsis avait raison sur toute la ligne - sauf pour les 100 000$, mais qui sait...

Le héros de Gand

Nikos Kachtitsis

Boréal, 339 pages

La revue Liberté - numéro 289

Nikos Kachtitsis - Un héros de Montréal