Quel personnage de livre de fiction auriez-vous aimé rencontrer dans la vraie vie et pourquoi ? C’est à cette question que les élèves du secondaire, les cégépiens et les étudiants à l’université étaient invités à répondre dans le cadre du concours À la rencontre d’un personnage. Plus de 70 écrits nous ont été soumis, parmi lesquels le jury du concours a choisi deux textes gagnants. Les voici.

Publié le 10 août

Le jury

Le jury du concours organisé par La Presse et le Salon du livre de Montréal était composé de Marie-Hélène Grenier, représentante du Salon du livre de Montréal, Chantal Guy, chroniqueuse à La Presse, Pierre Cayouette, journaliste, auteur et directeur éditorial des Éditions La Presse (Groupe Fides), et Rose-Aimée Automne T. Morin, chroniqueuse, autrice et animatrice.

La fille qui voit la vie tracée au fusain

Trois, de Valérie Perrin

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

Jasmine Lazure, gagnante du volet secondaire du concours organisé par La Presse et le Salon du livre de Montréal

jasmine lazure Gagnante du volet secondaire du concours

Audrey Hepburn en barrette à papillon. Ou Nina Beau, plus exactement. La petite-fille du facteur, celle dont les longs cheveux noirs retombent lourdement sur sa peau, bien plus mate que celle de ses voisins, celle qui sourit toujours de ses lèvres joliment ourlées et surtout, celle qui analyse les gens de ses yeux en amande couleur charbon. Une princesse du désert à la silhouette gracile et à la « voix de fumeuse qui n’a jamais fumé ».

Nina, c’est une fille un peu étrange, mais pas solitaire pour autant : vous ne la verrez jamais sans Étienne ni Adrien, ses meilleurs amis, qui font tout autant partie d’elle que ses deux bras ou ses deux jambes. Et puis, il y a Louise et Virginie. Et Emmanuel, aussi. Et Lili. On pourrait croire que, de par son impétuosité et son sourire rayonnant, Nina est comme l’astre autour duquel gravitent les autres, mais c’est faux. Parfois, même, elle pourrait disparaître sans que l’on s’en aperçoive… Ou que l’on veuille le remarquer.

Nina, c’est aussi une artiste, une jeune fille qui a de l’or au bout des doigts et qui voit la vie tracée au fusain. Elle a des questions plein la tête, elle est curieuse, veut savoir le pourquoi du comment de tout, tout le temps. Et puis, elle aime les animaux : les chiens, les chats, les lapins, et pourquoi pas les babouins ? Les babouins, c’est toujours mieux que les humains.

Mais Nina, ce n’est pas qu’une enfant chétive, c’est aussi une adolescente qui se met maladroitement du noir autour des yeux en lorgnant le poster d’Indochine épinglé au mur de sa chambre, une jeune fille un peu perdue qui ne sait pas si elle veut se marier ou partir à l’aventure avec ses amis mais qui, elle en est sûre, fera un jour de l’art pour gagner sa vie.

Jusqu’à ce que… Jusqu’à ce qu’on la force à remiser fusains et crayons de plomb. Au placard, bien au fond, avec tout le reste de son identité, pour qu’elle n’ait plus aucune clé pour sortir de la prison dans laquelle on l’a enfermée. Eh oui, « ta vie, c’est du Zola, Nina ». Et c’est rarement gai, du Zola.

Moi, j’aimerais rencontrer Nina. Je lui demanderais de me croquer sur le vif avec ses fusains, je voudrais savoir quel regard d’artiste elle pose sur mon corps, sur mon esprit. J’aimerais l’accompagner à la piscine municipale et l’écouter parler, les poumons emplis de l’odeur du chlore et des sodas à la pêche. Que pense-t-elle de la petite fille en maillot rouge, elle a une drôle de tête, non ? Et le vieil homme, là-bas ? Et celui-ci ? Et celui-là ? Je me demande ce qu’elle perçoit du monde qui l’entoure, Nina. Je veux l’entendre analyser le dernier roman qu’elle a lu et critiquer l’actualité internationale avant d’éclater de rire en voyant pour la quinzième fois la même publicité à la télé, celle qui la fait toujours autant rire malgré son scénario peu recherché.

Si, un jour, vous la croisez dans la rue, vous la reconnaîtrez. Elle vous transpercera du regard pour avoir fait peur à son chien et puis vous la regarderez s’éloigner en marchant avec la grâce d’une ballerine, ses cheveux courts ébouriffés par le vent. Et, tandis que vous la suivrez des yeux en vous faisant la réflexion que, décidément, il émane d’elle un charme et une vivacité hors du commun, vous remarquerez qu’elle a quelque chose de coloré près de l’oreille et vous constaterez, pantois, qu’elle porte encore et toujours sa barrette à papillon.

Trois

Trois

Albin Michel

Une rencontre avec soi

Le promeneur de chèvres de Francine Ruel

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Anthony Miele, gagnant du volet cégep-université du concours À la rencontre d’un personnage

anthony miele Gagnant du volet cégep-université du concours

La meilleure analogie qui me soit venue en tête pour illustrer la réaction mondiale à l’effet bouleversant de la pandémie de COVID-19 est celle d’un passant qui, en regardant placidement l’eau des rapides devant lui, en l’espace d’un moment, se retrouve emporté par elle. Emporté par un torrent d’incertitudes et d’angoisses qui teste la nage des plus tenaces et achève souvent les plus faibles d’esprit.

Telle était la situation d’après-pandémie de Gilles qui, dans une certaine mesure, représente la mienne aussi. Certes, je n’avais pas perdu mon emploi ou mon logement, mais il me semble néanmoins que, tout comme lui, j’avais perdu une chose bien plus transcendante : mon chemin. En effet, la pandémie a laissé planer derrière elle ce sentiment de lassitude, de futilité et de désorientation qui n’est pas inconnu de bien des jeunes de mon âge.

Hier seulement, je commençais le secondaire et déjà on me parle d’admissions universitaires et de choix de carrière. Mes 18 ans ont été célébrés tout récemment ; le monde des adultes s’ouvre grand devant moi, mais je n’y vois rien. Enfin, je n’y voyais rien. Car, depuis la lecture du roman de Francine Ruel, Le promeneur de chèvres, rien ne m’excite plus que l’idée de vivre une expérience similaire à celle de Gilles qui, disais-je, est sauvé d’itinérance par son grand-père Henri, un chevrier qui vit dans une ferme des Cantons-de-l’Est et qui s’engage à faire découvrir à son petit-fils urbain un paradis de simplicités et de littérature.

Ce qui m’a marqué le plus de ce charmant personnage est que, dans un monde qui ressasse sans cesse le « Ça va bien aller », rendu banal à présent, Henri dévie de la norme en offrant un silence aux cœurs chagrinés, non pas un silence indifférent, mais un silence empathique et attentif.

Pour ainsi dire, je ne souhaiterais pas seulement faire la rencontre d’Henri, mais séjourner quelque temps chez lui, apprendre à apprécier ses travaux de campagne, me lever à l’heure des poules et dénicher les simples plaisirs de la nature, puisque, comme il le dit si bien, « [c]elui qui sait se confronter à la nature et s’en faire un allié se débrouillera toujours ».

Cela peut paraître singulier, mais je rêve de faire ce « voyage intérieur » dont il est question dans le roman. Loin des appareils électroniques, des réseaux sociaux, des fêtes d’adolescents, des néons de la ville, bref, à l’écart de toutes les distractions de la vie quotidienne, je deviendrais « apprenti chevrier », comme Gilles l’a été, pour ainsi mieux me découvrir moi-même. Je m’enquerrais auprès de mon hôte de ses ouvrages favoris, tout en prenant soin d’explorer les tréfonds de sa vaste bibliothèque, trésor inestimable pour un lecteur comme moi. J’apprendrais l’amour du « bel ouvrage » le jour et je profiterais du silence serein du paysage parsemé de grands chênes la nuit, tout en sirotant un de ces délicieux patxaran qu’Henri adore tellement. Je connaîtrais l’art de la traite et de l’entretien des chèvres. Je découvrirais le bonheur et la plénitude qu’a vécus Gilles dans sa nouvelle fonction de promeneur de chèvres, sa nouvelle raison d’être.

Évidemment, la mienne ne se doit pas d’être exactement la même, mais, étant de ceux qui ont parfois besoin d’un peu de conseils pour s’orienter, je me ferais un plaisir d’en découvrir une nouvelle avec l’aide précieuse d’Henri. Mais mon plus grand plaisir serait sans doute cette passation du savoir dont je serais l’heureux bénéficiaire, car la sagesse, quelque difficile qu’elle soit à acquérir, se transmet bien plus aisément dans une cabane entourée de chèvres que dans une salle de classe.

Bref, c’est dans cette optique de compagnonnage, si importante dans le processus de découverte de soi, que je verrais d’un si bon œil ma rencontre avec le vieil Henri. Je crois que j’en sortirais une personne nouvelle, ayant retiré d’une telle expérience, comme Gilles sans doute, une oreille que le silence n’arrive plus à tourmenter, un esprit qui ne tremble plus devant l’obscurité et un cœur qui n’a plus peur d’aimer.

Le promeneur de chèvres

Le promeneur de chèvres

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