Que se passe-t-il dans la tête de Vladimir Poutine ? Nous sommes nombreux à nous poser la question depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Dans un superbe premier roman qui fait fureur depuis sa sortie, un politologue italien nous propose quelques clés pour mieux comprendre le dictateur.

Publié le 15 juin
Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Un auteur atypique

Giuliano da Empoli n’est pas romancier, il est politologue. Il a été conseiller du président du Conseil italien, Matteo Renzi, et responsable de la culture à la Ville de Florence. Il enseigne aujourd’hui à Paris, à Science Po, en plus de diriger le groupe de réflexion italien Volta. Plus habitué aux colloques de science politique qu’aux salons littéraires, Giuliano da Empoli a publié plusieurs essais remarqués. Disons qu’il est l’équivalent italien d’un John Parisella. Cette fois, Giuliano da Empoli a choisi la fiction pour nous parler de la Russie. Son inspiration ? Vladislav Sourkov, l’idéologue derrière l’arrivée au pouvoir de Poutine.

PHOTO ALEXANDER NEMENOV, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Vladislav Sourkov, en 2010

Un personnage en or

Ce Vladislav Sourkov est plus qu’un conseiller politique ou un homme d’affaires. C’est un « personnage », un peu comme le Limonov d’Emmanuel Carrère. Son parcours professionnel est atypique : après des études en art dramatique, il a été directeur des relations publiques d’une station de télé russe. Il a également écrit des chansons pour le groupe rock gothique Agata Kristi et publié un roman sous le pseudonyme Natan Dubovitsky. Mais si l’histoire a retenu son nom, c’est pour son poste de conseiller du président Poutine, et responsable du dossier de l’Ukraine. On le dit rusé et manipulateur, on parle de lui comme du « Machiavel russe » ou du « Raspoutine de Poutine ». Malgré ses succès de fin stratège, il a tout de même été « remercié » en février 2021. C’est ce personnage à la vie mouvementée qui a inspiré Giuliano da Empoli pour imaginer Vadim Baranov, le narrateur de son roman qui revient sur ses « années Poutine ».

PHOTO MIKHAIL METZEL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Vladimir Poutine en mai dernier

Les couteaux volent bas

Comme dans la cour d’un roi, les intrigues se multiplient dans l’entourage de Poutine, surnommé « le Tsar » par le narrateur. Ce dernier raconte comment il a orchestré le règne de Poutine comme un spectacle. On pense à Wag the Dog, ce film qui racontait comment des faiseurs d’images avaient fabriqué une guerre en Albanie pour distraire l’opinion publique d’un scandale impliquant le président américain. L’approche de Baranov est encore plus frontale et vise à faire de Poutine un leader intouchable et craint. L’idée : créer le chaos pour mieux régner. Si on se délecte des observations du narrateur sur la faune qui gravite autour de Poutine, on frissonne en découvrant ses méthodes brutales et vicieuses. Superbement écrit, ce roman nous permet de mieux comprendre les coulisses du pouvoir et la société russe. On assiste de l’intérieur à la guerre en Tchétchénie, à l’invasion de l’Ukraine et aux Jeux olympiques de Sotchi. Mais on s’infiltre également dans des rencontres mondaines où se côtoient oligarques, top-modèles et politiciens. Pour les lecteurs qui ne lisent pas nécessairement Foreign Affairs, c’est une lecture qui, en plus d’être agréable, permet de mieux comprendre Vladimir Poutine.

PHOTO FOURNIE PAR GALLIMARD

Giuliano da Empoli

La fiction, un choix heureux

L’auteur l’a répété en entrevue, il n’est pas romancier, et Le mage du Kremlin sera peut-être son unique roman. Ce serait dommage, car il a une plume élégante et incisive. Et en passant par la fiction, le politologue italien peut se permettre d’aller plus loin dans la psyché de ses personnages. On sent d’ailleurs toute son expérience de la politique dans la description de cet univers et de ses rouages. Si la Russie contemporaine vous intéresse, ou si vous êtes friand de romans politiques en général, vous allez vous régaler.

Le mage du Kremlin

Le mage du Kremlin

Gallimard

288 pages