On connaît Jean-Louis Tripp au Québec pour la série Magasin général, qu’il a cosignée avec Régis Loisel. Il poursuit avec Le petit frère un « puzzle autobiographique » amorcé en 2017 avec Extases. C’est un autre pan de sa vie intime qu’il livre ici : la mort et le deuil de son frère Gilles, fauché à 11 ans, alors que le bédéiste avait 18 ans.

Publié le 14 juin
Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Jean-Louis Tripp vient de poser sa valise chez son frère Dominique, à Toulouse, lorsque La Presse le joint. Le bédéiste, qui vit au Québec la moitié de l’année, a entrepris il y a un mois une tournée de promotion pour son dernier livre, Le petit frère, pavé de près de 350 pages où il raconte la tragédie qui a frappé sa famille à l’été 1976 : son frère Gilles a été happé par un chauffard sur une route de Bretagne.

Il en a pour des semaines encore à parler de l’ouvrage au mouvement soigné, qui traduit avec acuité les émotions qu’on traverse lorsqu’on est propulsé dans le deuil : la douleur, la tristesse, l’état cotonneux dans lequel on se trouve, l’impression que le temps s’est arrêté et que la vie ne pourra pas reprendre son cours.

« Je suis un peu dépassé par la vague », admet le bédéiste. Le petit frère suscite une forte réaction depuis sa publication en France, en mai. Même pour Magasin général, qui fut un grand succès, il n’a pas connu un tel engouement. Il s’étonne encore de la quantité de messages qu’il reçoit, des gens qui lui font part de leur douleur ou lui racontent combien ils ont été touchés par la sienne.

PHOTO FABRICE DE BRAY, FOURNIE PAR CASTERMAN

Jean-Louis Tripp

Jean-Louis Tripp n’est plus dans la douleur. L’accident qu’il raconte a eu lieu il y a 46 ans. « Le temps, heureusement, est comme un ruisseau qui lisse les pierres », dit le créateur de 64 ans. Il dira néanmoins avoir dû faire beaucoup de travail sur lui-même pour se défaire de sa culpabilité.

Son petit frère, Gilles, était à ses côtés un instant avant d’être happé par une voiture. Pire : il tenait sa petite main dans la sienne. Elle lui a échappé au moment de l’impact. Où était-ce juste avant ? La question l’a longtemps hanté, visiblement.

Ce qui fait l’humain

Raconter cette histoire ne fait pas partie d’un processus de deuil ni de réparation pour le bédéiste. S’il le fait, c’est parce qu’il a entrepris il y a quelques années un cycle autobiographique « global », d’abord centré sur l’intimité amoureuse et la sexualité, intitulé Extases. « Le fait que je raconte ma vie n’a rien de bien intéressant en soi, relève Jean-Louis Tripp. Ce qui l’est, pour moi, c’est d’explorer les choses qui nous construisent comme être humain. »

Cet angle donne un sens à son travail. Il change aussi radicalement le regard posé sur un livre, selon le bédéiste : un récit autobiographique force d’emblée le lecteur à se demander comment les évènements narrés résonnent dans sa propre vie. « Elle est là, pour moi, la vertu de l’autobiographie », souligne-t-il.

  • Le petit frère

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    Le petit frère

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Et pour lui : c’est un espace de liberté. Il travaille désormais sans scénario (« Je connais l’histoire », dit-il, avec un sourire en coin) et use spontanément des atouts du langage de la bande dessinée pour transmettre au mieux ce qu’il souhaite faire partager. Sur ce plan, il fait preuve d’une grande maestria dans Le petit frère : il passe de la lourdeur à une habile mise à distance, joue avec la ligne du temps et la couleur, éclate les cases lorsqu’il le faut, reste sobre lorsque la scène le commande. Tout ça avec un naturel épatant.

Raconter son histoire, c’est inévitablement révéler celle des autres. Jean-Louis Tripp a brisé un tabou familial en osant aborder la mort de son frère Gilles. « Il y avait un noyau de silence qui faisait que ce n’était pas possible de le briser », dit-il.

« Ç’a été compliqué avec ma mère au début », admet-il. Puis, au fil de rencontres sur Skype, elle s’est mise à l’aider à reconstituer les évènements, à l’aider à faire le livre, comme il dit. « Elle a commencé à percevoir à ce moment-là et elle perçoit maintenant très bien que ce livre donne une mémoire à mon frère, songe Jean-Louis Tripp. Il inscrit la mémoire de mon frère dans un cercle plus large que le cercle familial. »

Le petit frère

Le petit frère

Casterman

350 pages