« La traduction nous offre des mondes », écrit Lori Saint-Martin dans son nouvel essai, Un bien nécessaire – Éloge de la traduction littéraire, qui vient de paraître chez Boréal. Après 30 ans à exercer ce métier de constants dilemmes, celle qui est aussi romancière et professeure au département d’études littéraires de l’UQAM a voulu faire l’apologie d’un art qui est encore trop souvent occulté ou carrément méconnu, à son avis. Entretien.

Publié le 2 avril
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Sans la traduction, de combien d’univers aurions-nous été privés ? demande Lori Saint-Martin tout au long de son essai. Mais que savons-nous en fin de compte de ceux qui travaillent dans l’ombre à redonner vie aux mots des autres ?

« Je pense que les gens ont un peu l’impression que la traduction, c’est mécanique, machinal, qu’il y a une solution et qu’on prend celle qui est la plus facile », relève Lori Saint-Martin.

Avec son conjoint Paul Gagné, elle a traduit de l’anglais des auteurs comme Margaret Atwood, Louise Penny, Mordecai Richler… Ensemble, ils ont remporté un grand nombre de récompenses pour la qualité de leurs traductions, dont quatre prix littéraires du Gouverneur général. Depuis 10 ans, elle traduit également de l’espagnol au français, et elle réfléchissait depuis quelque temps à ce qu’elle a toujours vécu comme « une expérience d’écriture ».

« Ce livre est en marche depuis très longtemps ; c’est le fruit de beaucoup d’expérience en traduction. J’avais un peu écrit [sur le sujet] et je me suis posé la question de savoir ce que les gens qui aiment les livres, mais ne savent pas grand-chose sur la traduction ou n’ont pas eu l’occasion de réfléchir là-dessus, voudraient savoir. »

Elle a ainsi cherché à infirmer de vieilles croyances associant la traduction littéraire à « un mal nécessaire » et la liant à la perte – ou même à la trahison. Au contraire, écrit-elle dans Un bien nécessaire, la traduction est « une œuvre en soi » qui transporte, enrichit et permet de connaître le monde.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Lori Saint-Martin

Je trouve que le monde est petit si on ne lit que dans sa langue ou, parfois, quelques best-sellers traduits de l’anglais. Le monde est plus riche quand on lit des livres traduits du japonais, du grec, du croate… de toutes les langues du monde. Et ça, c’est le cadeau que les traducteurs et traductrices nous font.

Lori Saint-Martin

Un acte de création

Si la question de la traduction s’est retrouvée sous les projecteurs, l’an dernier, avec la controverse entourant le choix des traducteurs de la poétesse Amanda Gorman en Europe – un débat qu’aborde Lori Saint-Martin dans Un bien nécessaire –, de ce côté-ci de l’Atlantique, également, des voix se sont fait entendre.

La traductrice américaine Jennifer Croft avait notamment déclaré sur Twitter qu’elle refuserait dorénavant de traduire des livres si son nom n’apparaissait pas sur la couverture. Une vieille revendication souvent ignorée, selon Lori Saint-Martin, qui estime que cette pratique serait « la moindre des choses », alors qu’elle est loin d’avoir été adoptée par la majorité des maisons d’édition.

« Beaucoup d’éditeurs ont l’argument suivant : si les gens savent que c’est une traduction, ils ne voudront pas l’acheter, ils préfèrent lire en langue originale. Si on peut lire la langue originale, naturellement, je n’ai rien contre ça. Mais le travail des traducteurs, c’est de nous donner toutes ces finesses, ces nuances, ces subtilités qu’on ne possède pas nécessairement dans une deuxième ou une troisième langue, même si on la possède quand même assez bien », note-t-elle.

Elle insiste sur la part de création qu’implique la traduction d’une œuvre littéraire, évoquant les choix déchirants et les doutes qui assaillent les traductrices.

La traduction, c’est un travail et un art, un long travail d’écriture.

Lori Saint-Martin

« La question est toujours là : comment je fais pour rendre ce monde-là ? Quels moyens est-ce que je dois inventer ? Est-ce que j’ai tout compris ? Pas seulement dans le sens d’avoir la compréhension linguistique, mais est-ce que j’ai vraiment compris le projet de l’écrivain que je traduis ? Et comment, dans ma langue, refaire ce même chemin pour redonner quelque chose de très semblable aux lecteurs et lectrices de la nouvelle langue ? »

Le cas du Québec

« Entre bleuets et myrtilles » : Lori Saint-Martin a choisi cet exemple très éloquent pour titrer un chapitre entier consacré aux défis des traductions transatlantiques. Elle rappelle qu’on a beaucoup décrié au Québec certaines traductions comme celles de Mordecai Richler – « parfaites pour les Français », écrit-elle, mais beaucoup moins pour nous.

Elle s’attarde donc à expliquer les décisions difficiles qui entourent les traductions destinées aux deux publics, où aucun compromis n’est possible (en particulier pour les jurons, « un cauchemar permanent » pour les traducteurs), et souligne la pertinence de la coédition, qui permet des « ajustements culturels » entre la traduction destinée au Québec et celle qui atterrira entre les mains des lecteurs français.

Mais d’ici à ce que la coédition devienne la norme – il y a bien entendu des considérations d’ordre économique liées à la question –, Lori Saint-Martin préfère tolérer « de légers glissements » plutôt que de renoncer à des œuvres auxquelles elle n’aurait autrement pas eu accès sans la traduction.

« Quand j’ai décidé d’écrire ce livre, une des choses que je voulais faire, c’est l’éloge de la traduction ; montrer sa beauté et sa nécessité. Et l’autre, c’était de dire aux gens : pensez à ce que vous faites quand vous crachez sur les traducteurs, quand on dit : “Je n’ai pas aimé le livre, ça devait être la traduction”. Peut-être que c’était la traduction, mais peut-être que vous n’auriez pas non plus aimé le livre s’il avait été écrit en français. Je trouve que c’est toujours facile de jeter cette pierre-là. C’est donc un peu ça que je voulais… pas exactement dénoncer, mais mettre les gens en garde. Parce qu’on le fait tous. »

Un bien nécessaire – Éloge de la traduction littéraire

Un bien nécessaire – Éloge de la traduction littéraire

Boréal

304 pages

La parole aux traducteurs

Nous avons sondé des traducteurs et traductrices d’ici sur leur vision du métier et la place qui devrait, selon eux, leur revenir.

« Sur la frontière » entre invisibilité et reconnaissance

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Fanny Britt

Pour Fanny Britt, la traduction est indissociable de l’écriture depuis ses études en écriture dramatique à l’École nationale de théâtre. « En théâtre, j’ai vraiment l’impression que les traducteurs ont une reconnaissance plus grande qu’en littérature, où l’on cherche à les invisibiliser, estime-t-elle. On dirait qu’on s’est libéré de cette idée que la traduction doit être éternelle, qu’il y a une traduction définitive pour chaque œuvre. » Fanny Britt traduit également de la littérature jeunesse, où il arrive souvent que le nom du traducteur ne figure même pas sur la page de garde ; dans d’autres cas, en revanche, les traducteurs de ses propres albums jeunesse vers l’anglais ont eu droit à leurs propres dédicaces. Alors qu’elle vient de traduire l’autobiographie de Martha Wainwright, Rien de grave n’est encore arrivé, Fanny Britt confie cependant avoir ressenti « un grand besoin de discrétion ». « Ça raconte sa vie, c’est son histoire à elle. Mais avec tout ce que j’ai vécu comme traductrice de ce livre, j’ai plein de choses à exprimer. Québec Amérique a d’ailleurs décidé de mettre mon nom sur la couverture ; je me sens très honorée et très fière, puis en même temps, un peu gênée. Je suis toujours partagée entre mon envie d’être invisible et mon sentiment d’être très investie dans cette œuvre. Un petit peu sur la frontière… »

« Quelque chose d’un peu magique »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Dominique Fortier

Dominique Fortier traduisait depuis près d’une dizaine d’années quand elle a écrit son premier roman, en 2008. « Je pense que, d’une certaine façon, le métier même du traducteur, c’est de se rendre invisible, avance-t-elle. […] C’est vrai aussi que le traducteur est quelqu’un qui se place entre l’auteur et le lecteur, et que l’ignorer ne rend service à personne. La traduction n’est pas une activité mathématique où il y a une bonne réponse. Il y a une négociation qui est à ce point délicate et fluctuante qu’il faut que cette contribution importante soit reconnue. Il y a une part de subjectivité et de sensibilité. On ne peut pas faire abstraction de l’apport du traducteur. » Et pourquoi ne pas mettre le nom du traducteur directement sur la couverture, remarque-t-elle, puisque le même livre traduit par trois personnes donnera trois livres différents ? Récemment, elle s’est retrouvée « du côté de l’auteur traduit », avec la vente des Villes de papier dans 12 pays ; et la couverture de la version anglaise inclut le nom de la traductrice. « On gagne la littérature mondiale grâce à la traduction ; on ne pourrait pas lire 95 % des livres qui sont publiés s’il n’y avait pas de traducteurs. C’est quelque chose d’un peu magique. »

« De la création en soi »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Daniel Grenier

Daniel Grenier a fait ses premières armes en fiction avant de se lancer dans la traduction. « Dans la poésie expérimentale, le travail de traduction est considéré comme de la création en soi. » C’est en traduisant des écrivains autochtones et noirs qu’il s’est retrouvé aux prises avec cette notion « complexe » d’universalisme. « Une blague, ça s’adapte. Mais le jargon et l’argot vulgaire… Au fil des ans, je me rends compte que c’est ce qui est le plus difficile à traduire. Surtout qu’au Québec, on a une façon d’exprimer la vulgarité qui est à la fois très normée et très typique. On en a fait une cause jusqu’à un certain point dans la traduction. Mais avec le renouveau des voix autochtones, ça pose d’autres questions parce que là, peu importe qu’on parle anglais ou français, il y a un certain colonialisme dans l’apposition d’une langue sur une autre. […] Traduire, c’est vraiment faire des choix déchirants ; il n’y aura jamais de solution idéale. »

« Des artistes à part entière »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Leroux

Catherine Leroux reconnaît la dimension très créative à la traduction littéraire, qui est apparue dans son parcours après l’écriture. L’une des choses les plus importantes quand on traduit un livre, à son avis, c’est d’établir une communication entre l’auteur et la traductrice. « Ce n’est quand même pas rien de réécrire un texte dans une autre langue ; ce n’est pas qu’une activité neutre où on prend un mot A et on le transforme en mot B dans la langue d’arrivée. C’est réécrire un livre de A à Z en s’interrogeant sur chaque mot. Il y a une immense dimension subjective et créative. C’est évident, pour moi, que les traducteurs sont des artistes à part entière. » Elle raconte d’ailleurs avoir travaillé pendant un an à la traduction du roman de Madeleine Thien Nous qui n’étions rien, pour laquelle elle a reçu un Prix littéraire du Gouverneur général.

Pour une plus grande visibilité

PHOTO PIERRE CRÉPÔ, FOURNIE PAR ALTO

Sophie Voillot

Sophie Voillot a remporté trois prix du Gouverneur général pour ses traductions, notamment de romans de Rawi Hage ; elle fait partie de ces voix qui réclament une plus grande visibilité. « Je crois qu’il existe une certaine confusion entre les exigences de la pratique de la traduction et sa place dans le monde littéraire, affirme-t-elle. Je m’explique : il est non seulement normal, mais souhaitable que la traductrice s’efface devant l’auteur pendant la réalisation de la traduction. […] Une fois le travail accompli, au moment de publier la traduction, ce n’est plus le moment de l’effacer. Pourtant, certains éditeurs semblent craindre que le public se détourne de l’œuvre à partir du moment où on cesserait de lui cacher que… quoi ? Que tel ou tel auteur anglophone ne s’est pas soudainement mis à écrire en français ? […] Si la traduction est une pratique littéraire à part entière (elle l’est), pourquoi ne pas afficher fièrement cet aspect qui fait partie intégrante de l’œuvre qu’on leur propose ? » D’autres cultures « estiment à sa juste valeur le travail des traducteurs », selon elle, en inscrivant leur nom sur la couverture des livres. « Pas besoin d’aller chercher bien loin : il suffit de voir ce qui se pratique au Canada anglais. Par exemple, j’ai sous les yeux la couverture de Ru, publié en version anglaise par Penguin Random House. Sous le nom de Kim Thúy figure, en plus petit, la mention Translated by Sheila Fischman. »