Même s’il a toujours été victime de préjugés, le roman d’amour est une source d’information inestimable sur la société pour les professeurs Marie-Pier Luneau et Jean-Philippe Warren, qui ont revisité l’histoire sociale du Québec en analysant 200 ans de récits d’amour dans L’amour comme un roman. Nous leur avons parlé de ce nouvel essai ambitieux.

Publié le 12 février
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Reflet des fantasmes et des rêves d’une époque, mais aussi de ses normes et de ses interdits, « le roman sentimental indique comment aimer, comment ne pas aimer », explique d’emblée Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Concordia.

« Ses personnages font figure de modèles pour le reste de la société ; on se projette en eux, on désire comme ces personnages se désirent et désirent, avance-t-il. C’est à la fois une école des sentiments et tout un monde d’interdits, de rêves, d’espérances, à tel point qu’il a été contrôlé par les instances idéologiques du Canada français, d’abord, et du Québec par la suite, jusqu’à être banni des bibliothèques. »

L’amour comme un roman recense quelque 150 œuvres du répertoire sentimental québécois, du XIXsiècle à nos jours, en passant par « la déferlante Harlequin », à laquelle le Québec n’échappe pas, dans les années 1970, et l’engouement pour la chick lit, qui a donné naissance à des best-sellers comme ceux de Rafaële Germain, au début des années 2000. C’est une lecture dense, un compte rendu fouillé de leurs recherches menées sur plus de six ans et une mine d’informations pour quiconque s’intéresse en détail à l’histoire du Québec par sa littérature.

L’amour réinventé avec les années

À chaque époque, l’amour se réinvente dans le roman sentimental, souligne la professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke Marie-Pier Luneau. D’amour refoulé, dans les livres des années 1850, puis sublimé au tournant du XXe siècle, l’amour est « domestiqué » dans l’entre-deux-guerres ; « le destin des héroïnes sera de devenir de bonnes épouses et de bonnes mères », écrivent les auteurs.

Puis arrive l’âge d’or du roman sentimental québécois, en plein duplessisme, avec ces fascicules imprimés sur du papier journal, « écrits à la va-vite » et illustrés de couvertures accrocheuses, qui scandalisent les élites et se vendent un peu partout, dans les pharmacies comme les dépanneurs, pour 10 cents (plutôt que 1 ou 2 $ pour les romans en format classique).

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Ces romans sont une source incroyable pour découvrir à la fois la face révélée de la société canadienne-française ou québécoise – les choses que l’on peut dire, que l’on doit dire, que l’on doit célébrer – et la face cachée qui se retrouve en filigrane des récits, mais qui est souvent reformulée et enrobée de manière que ça passe le test de la censure.

Jean-Philippe Warren

Peu importe l’époque, Marie-Pier Luneau a découvert avec surprise que l’amour est toujours lié à des questions d’amélioration matérielle pour l’héroïne. « Dans la culture québécoise, où on s’est fait répéter ad nauseam qu’on était un peuple né pour un petit pain, ça m’a étonnée parce que même au moment où le roman est le plus rigide dans son discours et rétrécit les rêves d’amour, soit les années 1920 avec la vague des romans du terroir, le plus grand rêve de l’héroïne, c’est de changer de ferme pour entrer dans une autre où elle va être riche. […] Ce rêve de richesse matérielle m’a fascinée à travers les époques parce que ce n’est pas comme ça qu’on a entendu parler nos mères et nos grands-mères de leurs rêves. »

Un succès qui ne se dément pas

Même si le roman sentimental a tour à tour été critiqué et accusé d’être antiféministe ou de faire l’éloge du viol, souvent méprisé – on va même jusqu’à dire que ces livres sont « abêtissants », illustre Jean-Philippe Warren –, le genre a toujours pu compter sur un grand lectorat.

« Si on regarde les fascicules de l’après-guerre, c’est des milliers d’exemplaires qui sont vendus tous les mois ; un million d’exemplaires vendus pendant l’année pour certains éditeurs », précise-t-il.

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Marie-Pier Luneau

Et ce succès ne s’est pas démenti avec les années : en 1982, plus de la moitié des livres vendus au Québec étaient des romans sentimentaux, soit quelque 10 millions d’exemplaires, apprend-on dans l’essai. En 2020 encore, note Marie-Pier Luneau, la littérature sentimentale arrivait au troisième rang des ventes de genres populaires, selon les données comptabilisées dans Gaspard par BTLF.

« La tendance la plus récente, c’est plutôt de dire que quand on méprise cette littérature-là, on méprise aussi ce que les femmes ont choisi de lire en masse, ajoute-t-elle. Donc l’idée, c’est plutôt de comprendre ce qu’il y a là-dedans, pour éventuellement le combattre, peut-être, mais en tout cas essayer de comprendre le phénomène. Il fut un temps où il se vendait un roman Harlequin toutes les sept secondes dans le monde ; comment tout ce monde-là peut-il se tromper ? »

L’amour comme un roman – Le roman sentimental au Québec, d’hier à aujourd’hui

L’amour comme un roman – Le roman sentimental au Québec, d’hier à aujourd’hui

Les Presses de l’Université de Montréal

368 pages