Depuis près de 25 ans, le moine bouddhiste français Matthieu Ricard multiplie les best-sellers. L’interprète du dalaï-lama, qui a embrassé la spiritualité après un doctorat en biologie, publie maintenant le récit de sa vie. La Presse s’est entretenue avec lui.

Publié le 6 janvier
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Vous écrivez qu’à votre premier contact avec un maître bouddhiste, vous aviez « l’impression de [vous] trouver soudain devant Socrate ou saint François d’Assise ». Pourquoi le bouddhisme est-il pour vous plus satisfaisant que le mysticisme, l’introspection et la spiritualité occidentale ?

Le fait est tout simplement qu’en dehors des connaissances livresques, je n’avais jamais rencontré en Occident quelqu’un d’équivalent à Socrate ou à saint François d’Assise. Il y en a peut-être, mais ma route ne les a pas croisés. En revanche, lorsque j’ai vu les documentaires d’Arnaud Desjardins sur le bouddhisme, puis lorsque je suis allé sur place, il était évident à mes yeux que je me trouvais devant l’équivalent de Socrate, en chair et en os, vivant aujourd’hui, à notre époque.

Votre père, Jean-François Revel, vous a pourtant fait rencontrer bon nombre d’intellectuels de renom dans votre jeunesse.

Oui, mais personne n’avait à la fois une profonde connaissance et une bienveillance inconditionnelle. J’ai connu son ami Louis Althusser, qui a fini par tuer sa femme. C’était un manque de cohérence pour un jeune homme qui cherchait un modèle de vie. Je connaissais de simples jardiniers terre à terre qui avaient de la gentillesse et un grand sourire, mais dans le milieu des grands intellectuels parisiens, il n’y avait pas plus de bonnes personnes que chez les jardiniers.

Quelle influence l’intérêt de votre mère et de son frère, votre oncle, pour la spiritualité a-t-il eue sur votre quête bouddhiste ? Lors de votre premier voyage en Inde, vous vous êtes arrêté sur la tombe d’un maître soufi à Damas, à la suggestion de votre oncle.

Mon oncle parlait souvent d’Ibn Arabi, dont il admirait beaucoup les écrits, mais je n’ai pas lu Ibn Arabi en profondeur. Ma mère et mon oncle ne m’ont pas influencé directement et n’ont pas cherché à le faire, mais ils m’ont inspiré des lectures et m’ont enrichi et fait partager des conversations qu’ils entretenaient avec nombre d’amis. Un tel intérêt pour la spiritualité n’était pas rare à l’époque en France. Toutefois, ce ne sont pas ces lectures qui m’ont amené au bouddhisme, car il y avait relativement peu de textes bouddhistes traduits. Adolescent, je lisais plutôt les Upanishad et les commentaires de Shankaracharya, Maître Eckhart et les écrits des pères du désert de l’orthodoxie chrétienne, et puis bien sûr, toute la littérature classique d’Edgar Poe à Dostoïevski en passant par Stendhal et Balzac.

Votre premier voyage en Inde a eu lieu la même année que le remariage de votre père. Est-ce une coïncidence ?

Vous m’apprenez quelque chose… À vrai dire, en y réfléchissant, je ne me suis jamais posé la question de savoir si mon père et Claude Sarraute étaient légalement mariés. Cela faisait déjà pas mal d’années que mon père avait quitté le domicile familial. Je le voyais souvent, et cela ne m’a pas préoccupé outre mesure.

Vous témoignez de la « tristesse » de votre mère. Votre sœur Ève, dans le quotidien La Croix en 2015, a raconté que votre mère a fui « sa souffrance de femme délaissée » en devenant nonne au Népal et ne voulait plus l’embrasser, faisant même un lien entre ce rejet de votre mère et sa propre maladie de Parkinson.

Ma sœur a plus souffert que moi. C’est vrai, ma mère est devenue nonne tout de suite, la première fois qu’elle a été au Népal. Elle est allée un peu vite par rapport à moi, qui ai fait plus prudemment, faisant des allers-retours pendant sept ans avant de prendre un aller simple. Mais franchement, le drame du divorce de mes parents ne m’a pas spécialement marqué. J’ai eu des parents aimants, des grands-parents très aimants aussi, pas de traumatisme terrible. Les Carnets d’un moine errant ne visent pas à raconter ma vie, ce qui n’a aucun intérêt en soi – comment j’ai appris à faire du vélo n’intéresse personne, à juste titre –, mais à rendre hommage aux êtres remarquables que j’ai rencontrés dans ma vie et à témoigner des évènements passionnants que j’ai vécus.

Le livre d’entretiens avec votre père, Le moine et le philosophe, a lancé votre notoriété médiatique en 1997. Vous écrivez que votre père liait l’abandon de la question « comment mener son existence » par la philosophie occidentale et l’intérêt pour le bouddhisme en Occident. Êtes-vous d’accord avec sa conclusion ?

Je ne suis pas spécialiste de la philosophie comme lui. Il guerroyait avec les philosophes de son temps, son livre Pourquoi des philosophes [1957] concluait que les philosophes depuis Descartes étaient inutiles. Je n’ai lu que son histoire de la philosophie en deux volumes, et La grande parade sur les régimes totalitaires. En Occident maintenant, il y a un renouveau pour la spiritualité et le développement personnel. Je préfère parler de développement altruiste. On parle aussi de retour vers la nature, de sobriété heureuse, de solidarité.

On parle souvent, au sujet des réseaux sociaux par exemple, de l’influence néfaste de l’opinion d’autrui. Vous semblez ne jamais avoir souffert de ce problème.

À quoi bon patauger dans le bourbier ? Le gain et la perte, le plaisir et le déplaisir, la louange et la critique, le renom et l’anonymat constituent ce que l’on appelle les « huit dharmas (ou préoccupations) mondains ». Ils contribuent à alimenter les états mentaux qui empoisonnent notre existence et celle des autres – l’animosité, le désir/attachement, le manque de discernement, la jalousie et l’arrogance. N’est-il pas salutaire de s’en affranchir ? Fort heureusement, les moyens que propose le chemin de transformation du bouddhisme permettent non de les réprimer en les parquant dans un coin de son esprit, mais de les libérer à la manière d’un oiseau qui passe dans le ciel sans laisser de traces. Avoir aussi peu d’intérêt pour ces huit considérations mondaines qu’un lion n’a d’intérêt pour une touffe d’herbe est l’une des qualités de la liberté intérieure. J’ai encore beaucoup de progrès à faire, bien entendu, mais franchement, ce n’est pas si difficile que cela en ce qui concerne l’opinion d’autrui. À quoi bon se préoccuper de choses aussi futiles ? Cela n’entraîne que des ennuis.

Les propos ont été édités par souci de clarté.

Carnets d’un moine errant

Carnets d’un moine errant

Allary Éditions

765 pages